Dossier Saint Louis Dans Le Figaro Histoire (2014)

October 7, 2017 | Author: zinec077538 | Category: Coronation, Crusades, Inquisition, Pope, Religion And Belief
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Dossier Saint Louis, in Le "Figaro Histoire" (2014)...

Description

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LE FIGARO

1 IISTOIRE OCTOBRE- NOVEMBRE 2014 -

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60 L'ART POLITIQUE D'UN ROI PAIX, UNITÉ ET CONCORDE: C'EST VERS CET IDÉAL QUE TENDIT TOUT LE PROGRAMME POLITIQUE DE SAINT Louis.

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LE SAINT MÈNE LA DANSE DE LA REINE BLANCHE AU PAPE INNOCENT IV, DU FIDÈLEJOINVILLE AU SU LTNBBARS, 1LS ONT ÉTÉ DES TÉMOINS ESSENTIELS DE SON RÈGNE.

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Expression d'une foi ardente, la sainteté de Louis IX inspira autant qu'elle bouleversa son action et son comportement royaux.

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Détail du baptemedu -Christ, peinture murale duXIV siècle dans ieglise Saint-Pierre de Landes (Charente Maritime) Ce personnage pourrait être Saint Louis.

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orsque, en août 1297, le pape Boniface VIII annonça la canonisation de Louis IX, le pontife espérait sans doute une accalmie dans la crise diplomatique avec Philippe le Bel. Le geste avait donc une portée politique. Mais l'élévation du monarque sur les autels était aussi l'aboutissement d'une vénération populaire et d'une enquête sur ses vertus. Réellement saint, en somme Louis IX le devint en temps opportun. Avant d'être reconnu comme tel, il avait été l'héritier d'une monarchie capétienne considérée comme à part. Le sacre à Reims, la guérison des écrouelles, le souvenir de Clovis et l'alliance de Pépin le Bref avec l'Eglise romaine sacralisaient ce lignage. Dès son avènement, le jeune Louis n'avait plus été un laïc ni un souverain ordinaire. Lors de son sacre, le 29 novembre 1226, le garçon de 12 ans avait promis de défendre l'Eglise, de réprimer les puissants et d'assurer aux pauvres une bonne justice, 'préservant en tous sesjugements l'équité et la miséricorde.. Ce programme, qui fut le sien jusqu'au bout, était déjà celui des rois mérovingiens et carolingiens. Des proches de la couronne avaient été canonisés, comme les saints Ouen, Arnoul, Eloi et sainte Adèle, mais la plupart avaient été des abbés ou des évêques. Or, Louis IX demeura un homme marié et un prince du monde. Sous la conduite de sa pieuse mère et régente du royaume, Blanche de Castille, il fit siennes les obligations du roi chrétien,

collaborateur de l'Eglise. Louis IX accrut la • religion royale» autour des Capétiens en même temps qu'il renforça le pouvoir monarchique jusqu'à assumer un « ministère royal.. D'après ses théologiens, le roi de France ne dépendait d'aucun prince : il était directement justifié par le Christ, dont il incarnait la royauté. Le souverain était la tête de la monarchie, et le clergé, son coeur. Saint Louis concevait donc son pouvoir selon cette approche théologique et voulut placer tous ses gestes sous le regard de la Providence. Aussi son confesseur et biographe, Geoffroy de Beaulieu, le comparait-il au roi biblique Josias.

Justice et charité Les réformes judiciaires de Saint Louis eurent d'abord un but religieux : faire régner l'ordre et la charité dans le royaume, ainsi que Dieu l'exige. S'il rend lui-même la justice à l'occasion, c'est pour montrer qu'il ne fait pas acception des personnes. La dame de Pierrelaye en fera les frais malgré son haut lignage et le soutien de toute la Cour : reconnue coupable du meurtre de son mari, elle fut brûlée vive par ordre du roi. En 1247, il lance une série d'enquêtes pour supprimer les abus de ses officiers, moraliser l'exercice du pouvoir, limiter les duels, encadrer la prostitution, et légifère, en 1254, par une ordonnance fameuse: «Nous défendons aux baillis et aux prévôts de contraindre par menace, peur

PRINCE DU MONDE De gauche à droite: Saint Louis trônant, in Speculum historiale, de Vincent de Beauvais, fin du XIIIe siècle (Dijon, Bibliothèque municipale); Saint Louis malade, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, Bibliothèque nationale de France); statue polychrome de Saint Louis, début XlVe siècle (Mainneville, église Saint-Pierre-Saint-Paul).

ou chicane, nos sujets à payer amende en cachette. Jaloux de son autorité, il n'entend pas déléguer celle-ci à des agents indignes, qui risqueraient de remettre en cause son règne de justice. Pour Saint Louis, la justice n'a cependant qu'un but: la paix. La justice féodale et chrétienne ne vise pas la recherche de la vérité entre des plaignants, mais la pacification des rapports sociaux. Louis IX fut considéré comme un saint, non parce qu'il était parfait, mais parce que sa justice préparait pour ses sujets les conditions d'une vie morale orientée vers le salut. La paix répondait donc chez lui à une logique spirituelle. Elle a un prix qu'il n'hésite pas à payer et qui lui vaut une gloire inégalée dans toute l'Europe. Il refuse pour ses frères la couronne d'Allemagne puis celle de Sicile; victorieux contre l'Angleterre, il signe avec Henri III le traité de Paris (1258), par lequel il renonce à ses conquêtes territoriales en échange de l'hommage de son ennemi. A l'incompréhension de ses barons, Saint Louis répond par le commandement de l'amour: «La terre que je lui donne, je ne la tuf donne pas comme une chose que je doive a lui ou à ses héritiers, mais pour resserrer les liens d'amour entre mes enfants et tes siens qui sont cousins germains.

Enfin, la justice divine réclamant le secours aux pauvres et aux religieux, le roi multiplie les donations pieuses, les legs et les aumônes. li fonde lui-même de nombreux hôpitaux pour les miséreux à Paris et dans le domaine royal, et plusieurs couvents et monastères. Sur le chantier de l'abbaye de Royaumont, on le voit charrier des pierres et contraindre ses frères à l'imiter.

En privé un roi franciscain? Mais son rapport à la pauvreté dépasse de loin la tradition du roi qui vient en aide au malheureux, car Saint Louis ne se contente pas d'aumônes : il aime la pauvreté, et c'est cet attrait typiquement franciscain qui Fut le critère de sa canonisation. Le cordelier Geoffroy de Beaulieu fut durant vingt ans son confesseur. A Paris et dans le domaine royal, Saint Louis ne cessa de soutenir les couvents franciscains, dominicains, les béguinages, et fit nommer de nombreux cordeliers à d'importants évêchés afin de réformer le clergé, comme le théologien Eudes Rigaud à Rouen. Plus encore, il adopte dans sa vie quotidienne les appels de la « religion volontaire *, terme désignant le mouvement de piété accrue chez certains laTcs au )QUI siècle. Inspirés par un retour

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REINE MERE De gauche à droite : Blanche de Castille en oraison, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, BnF); Quatre scènes de la vie d'Absalon,fils de David, extrait de la Bible dite Maciejowski, vers 1244-1254 (Paris, BnF). 52 à l'Evangile, des fidèles nobles et bourgeois se lançaient dans une vie pieuse, alliant pénitence, pratique des sacrements et charité envers les pauvres. Souvent proches d'un monastère, d'un couvent mendiant ou d'une fraternité laTque, ils adoptaient un style de vie simple et ascétique, tout en restant mariés. Saint Louis fut l'unique souverain à incarner ce courant spirituel. Comme un clerc, il suit les offices en s'aidant d'un livre d'heures - le seul qu'il lisait -, se lève la nuit pour chanter les matines entouré de ses chapelains, surveille son langage pour éviter les paroles vaines et multiplie les jeûnes et les macérations chaque vendredi ainsi qu'en carême. Son confesseur se félicite qu'il porte un cilice sous sa chemise et que, l'hiver, il s'allonge sans coussin sur les dalles froides de sa chapelle. Ses pratiques ascétiques expliquent aussi sa dévotion pour les reliques des saints et particulièrement la sainte Croix et la couronne d'épines, qui rappelaient la Passion et répondaient bien à son esprit pénitentiel. En 1239, lorsque la sainte couronne fut ramenée d'Orient, Louis IX alla au-devant d'elle, à Sens, pour l'accueillir au cours de somptueuses célébrations. C'est pour elle qu'il fit bâtir la Sainte-Chapelle à Paris. Aux yeux du roi, le pauvre est une image vivante du Christ: on le voit donner à manger à des miséreux, et même à un lépreux à Royaumont, distribuer des poignées de deniers à des mendiants venus, jusque dessous sa table, picorer dans son assiette, au grand scandale de ses barons. Saint Louis n'a toutefois rien d'un mystique, car sa vie de foi est d'abord faite de pratiques et de rites. Bien qu'il ait eu une connaissance des studia litterarum et sût lire, il n'était ni un intellectuel ni un théologien et

se refusait à tout débat doctrinal, préférant l'action à la parole: «Si un laïc entend un mécréant médire de la foi chrétienne, il ne doit la défendre que par l'épée. «Il n'outrepasse pas les règlements ecclésiastiques : il ne communie que six fois par an, le minimum étant fixé à une communion, à Pâques, depuis 1215. Pourtant, son goût pour la pénitence trouve un écho dans sa propre mort, qui est une sorte de martyre, et dans le projet qu'il conçut vers la fin de sa vie de renoncer au trône pour entrer au couvent. Mais seul Geoffroy de Beaulieu rapporte ce détail, qui ne correspond sans doute qu'à une vague intention. La vie de foi l'emporta toujours chez lui sur la solidarité familiale et l'esprit de corps. Sans doute l'influence de sa mère tutelle déterminante, car Blanche de Castille demeura omniprésente même après sa régence. Elle lui transmit l'essentiel de ses pratiques et de ses obsessions religieuses, notamment sur le péché, les Juifs et l'hérésie. Les relations familiales n'étaient cependant pas sans faille manifestant peu d'effusion envers ses frères, ses enfants et même son épouse, Saint Louis pratiquait une continence bien plus stricte avec Marguerite de Provence que l'Eglise ne l'exigeait et laissait fréquemment sa mère rabrouer son épouse.

La lutte contre le mat Saint Louis assuma totalement son rôle de bras armé de l'Eglise, ce dont se réjouit Geoffroy en le décrivant .enflammé parle zèle de la foi contre les hérétiques.. Dans le Midi, il soutient la naissance de l'Inquisition (1233) et l'appuie contre les

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cathares, dont l'hérésie agite le pays d'oc depuis un siècle. En 1242, après le meurtre de deux inquisiteurs, il lance une expédition punitive afin de briser leur résistance. Il prend le château de Montségur, en 1244, après un an de siège, mais apaise aussi les tensions dans le Languedoc en recevant les plaintes des habitants et des seigneurs spoliés. Dès 1259, de nouvelles ordonnances allègent la répression et facilitent la renaissance de l'Eglise dans le Midi. Cherchant à promouvoir les conversions de Juifs, il assiste à une controverse publique où sont dénoncées les allusions antichrétiennes du Talmud. En 1242, il fait détruire pour blasphème les livres talmudiques par le feu. Interdisant l'usure, le roi contraint les Juifs à travailler de leurs mains et rend obligatoire le port de la rouelle, un signe distinctif en forme de roue cousue sur l'épaule. Parrain d'un Juif baptisé, Saint Louis évite toutefois les persécutions directes contre les personnes et les biens. Il n'en reste pas moins que leur situation quotidienne est rendue plus difficile qu'auparavant. Enfin, il s'attaque sévèrement aux blasphémateurs. Un Parisien irrespectueux l'apprit à ses dépens: .Le bon roi Louis,

qui était très droit, le fit pendre et écorcher d'un fer ardent par les lèvres. • La populace récrimina, signe qu'elle ne partageait pas sa rigueur.

Conflit avec I'Egtise Malgré sa dévotion, le roi n'avait rien d'un prince clérical et il entra violemment en conflit avec l'Eglise. Lorsque l'évêque d'Auxerre demanda que les prévôts du roi fassent confisquer les biens des excommuniés pour les contraindre à s'amender, Saint Louis refusa tout net, sauf pour les cas où sa propre justice reconnaîtrait les torts des intéressés. Il exerça un contrôle strict sur les prélats de son royaume et entendit surveiller les nominations des évêques et abbés. Bien que le roi se soit toujours vu comme l'auxiliaire temporel du pouvoir spirituel, il ne céda pas un pouce de terrain devant la papauté tentée, depuis le début du XIII" siècle, de s'ingérer dans les affaires politiques en mettant en place une théocratie pontificale. Lors de la

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longue querelle entre le pape Innocent IV et l'empereur Frédéric Il, Saint Louis se garda d'intervenir contre ce dernier, bien qu'il fût excommunié, et continua de correspondre avec lui jusqu'à proposer sa médiation entre les deux ennemis. En 1247, il écrivit au pape pour condamner les gravamina (nuisances) que la papauté faisait subir au royaume par de nouvelles taxations : «Il est inout de voir le Saint-Siège ( ... ) impo-

ser à I'Eglise de France des subsides, des contributions prises sur le temporel, alors que le temporel des églises ( ... ) ne relève que du toih. Et le roi d'exiger du pape qu'il modère ses demandes: «Que la première de toutes les Eglises [c'est-à-dire Rome] n'abuse pas de sa suprématie pour dépouiller les autres. • La frontière entre politique et religion était floue et les deux pouvoirs se croyaient tous deux le meilleur défenseur des droits de Dieu. Malgré cette crise, le roi fut généralement considéré comme le gendarme de la chrétienté, tout comme son frère Charles d'Anjou, qui joua le rôle de champion de la papauté jusqu'à conquérir le trône de Naples en 1266.

(in esprit de pénitence Loin de n'être qu'une opération militaire, la croisade était pour Saint Louis un prolongement de l'esprit pénitentiel. Le roi ne l'évoque que sous l'expression « prendre la Croix, c'est-à-dire mettre ses pas dans ceux du Christ lors de sa Passion. C'est d'ailleurs en action de grâces pour la guérison d'une maladie qu'il fait le voeu de croisade en 1244. En partant, il imite le comportement du saint chevalier, du preux qui risque sa vie pour la victoire du Christ. Tous ses biographes ont ce modèle en tête. Selon le mot de Joinville, il •met son corps en aventure, pour le salut de la chrétienté, menacée par les Sarrasins. Il reste six ans en Terre sainte (12481254), multipliant les pèlerinages sur les traces du Christ, notamment à Nazareth.

ICÔNE Buste reliquaire de Saint Louis, par Jean-Alexandre Chertier d'après un dessin de Viollet-le-Duc, 1857 (Pans, Trésor de la cathédrale Notre-Dame).

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ROI DES MOINES Adoration du Corpus Domini : Saint Louis, 54

vêtu de l'habit franciscain, est entouré de saints, par un artiste lombard, 1475 (Milan, Museo d'Arte Antica del Castello Sforzesco, Pinacoteca).

Mais son échec à Mansourah et ses quatre semaines de captivité le marquent profondément. Dieu est-il encore avec lui? Pour ses barons qui recherchaient des victoires, l'enthousiasme de la croisade s'effondre. Plus personne n'y croit. Il rentre en France, auréolé de prestige mais blessé par son échec. En quelques mois, la captivité, la mort de sa mère et celle de son frère bien-aimé, Robert d'Artois, ont changé l'homme et renforcé son désir de pauvreté et d'imitation du Christ. Lors de son retour de croisade, il rencontre le prédicateur franciscain Hugues de Digne, théologien austère, doué du don de prophétie. Le prélat fulmine: «Seigneu,; je vois trop de religieux à la cour du roi!. Les moines doivent retourner dans leurs couvents. • Que le roi prenne garde à faire si bien justice à son peuple qu'il en conserve l'amour de Dieu!. On perd son royaume par défaut de justice... Saint Louis se souviendra de cette menace.

Une fin de règne dévote Après 1254, le jeune roi chevalier, toujours victorieux, brillant, qui s'imposait à ses féodaux par son autorité, s'efface peu à peu derrière le monarque justicier, ascétique, pieux, voire bigot, donneur de leçons et capable d'ennuyer son entourage. Le souverain chevauche peu, chasse de moins en moins et s'attarde dans ses résidences. Il se complaît en dévotions. Lors de ses visites à Royaumont, il prend ses repas au réfectoire, au milieu des moines. Comme à la croisade, Louis dort désormais sur une

modeste paillasse s'habille de camelin - un drap très commun doublé de lapin - ou d'un surcot de laine. Par son allure, il ressemble de plus en plus à un franciscain. li sait cependant pour les grandes occasions revêtir ses atours royaux et même conseiller à noblesse: •Vous devez bien vous yéti, et richement, car vos femmes ne vous en aimeront que mieux. • Mais lui n'en fait rien. fi écoute trois messes par jour pendant le carême, exige que ses mets soient servis sans affectation, se contente de petites soupes, de poisson

SCEAU ROYAL Acte en latin de décembre 1259, scellé du sceau de Saint Louis en cire verte sur flot de soie jaune et rouge. (Paris, Archives nationales).

PASSION La mort de Saint Louis, in Les Grandes Chroniques de France, XIVe siècle

(Chantilly, musée Condé). Lors de la huitième croisade, à peine débarqué à Tunis dans l'espoir de convertir l'émir, Louis IX succomba, probablement à la dysenterie, le 25 août 1270.

simples. Il noie d'eau la sauce de ses rôtis en rétorquant à ses maîtres queux: «Peu vous chaut sue la trouve meilleure ainsi.

Dans le testament qu'il écrit à son fils, le futur Philippe III, Saint Louis montre que les principes de son gouvernement sont restés identiques aux promesses de son sacre: «Mon très cher fils, applique-toi a ce queje t'enseigne, à savoir aime le Seigneur ton Dieu... Tu dois te garder de tout ce qui mécontente Dieu... Aies un coeur de piété pour les pauvres... Sois prompt a ce que tous tes subordonnés servent la justice et la paix. • Fidèle à lui-

même, le roi donne à son héritier des conseils de vie chrétienne, mais n'aborde pas l'exercice concret du pouvoir.

L'ultime pèlerinage En 1267, poussé par le pape, Saint Louis annonce son désir de •reprendre la Croix, sans susciter l'enthousiasme des barons qui ont connu la captivité. Tous jugent qu'il a suffisamment donné pour la Terre sainte. Joinville va jusqu'à lancer que ceux qui soutiendront le roi seront en état de péché mortel! Le roi passe outre tous les conseils, mais semble dès le départ mener une expédition vouée à l'échec en s'élançant sur Tunis. Espérait-il convertir l'émir al-Mustansir? Se voyait-il comme un missionnaire? Seule comptait sans doute pour lui la dimension spirituelle de la croisade, qui était en fait un pèlerinage et une pénitence. En mourant le 25 août 1270, il s'écria: «Jérusalem!» Identifié au Christ dans sa Passion, il transformait sa défaite en victoire.

Pour les populations du royaume, Louis IX était saint dès sa mort. Sur le chemin de retour jusqu'à Saint-Denis, des foules vinrent saluer son corps et demander des miracles. Sitôt après son ensevelissement, des guérisons se produisirent sur sa tombe. Pourtant, pour ceux qui l'avaient connu, le roi était admirable mais pas imitable. Saint Louis ne se fond jamais dans le comportement royal attendu. Or, il vit dans un monde où l'ordre social se donne à voir dans une scénographie où l'habit fait le moine. Enragé de l'Evangile, il avait choisi une piété qui allait au-delà des règles ordinaires du comportement royal. Les critiques ne manquèrent donc jamais autour de celui qu'on surnommait « le roi des moines'. Même l'abbé de Royaumont voulut le dissuader de baiser les pieds des pauvres. Et le théologien antifranciscain Guillaume de Saint-Amour déclara que le roi était dans le péché car il ne vivait pas comme un roi... Saint Louis fut donc roi et saint, selon les canons de la sainteté du XIiI" siècle. Pourtant, il parut anachronique même à son époque. Il voyait toujours plus loin que son entourage, audelà du royaume et de son propre pouvoir. Et cette hauteur de vue, nourrie par sa foi, le rendait totalement incompréhensible à ses contemporains.—/— Professeur agrégé et docteur en histoire médiévale, Olivier Hanne est chercheur à l'université d'Aix-Marseilie.

DÉCRYPTAGE

Par Jacques Paviot

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uand naît le futur Saint Louis en 1214, les Capétiens ont établi depuis longtemps une tradition Q pa cipation à la croisade Hugues, frère de Philippe l, à la première, Louis VII, à la deuxième, Philippe Il Auguste, à la troisième, Louis VIII, à celle contre les Albigeois. Blanche de Castille a, par ailleurs, transmis à ses enfants une piété simple et une grande dévotion. Quand Louis IX apprend que l'empereur latin de Constantinople a mis en gage les reliques de la Passion, il s'en porte acquéreur; et pour les accueillir il fait construire l'écrin de la Sainte-Chapelle du palais de la Cité à Paris. Ce ne sont pas le poids de ces traditions et ces pratiques religieuses qui vont pourtant l'inciter à prendre la croix. Déjà de santé délicate, il est atteint en décembre 1244 d'un «flux de ventre», et souffre de fortes fièvres à en perdre conscience. Lorsqu'il revient à lui, il demande à l'évêque de Paris de lui accorder la croix pour accomplir le voyage de Terre sainte. Rétabli, il devra faire face à l'opposition de sa mère, et même de l'évêque de Paris, ainsi que de ses seigneurs et barons. Rien n'y fera. La prise de croix du roi de France est une décision personnelle et ne répond pas à une bulle papale (ce qui est d'ordinaire la règle). Louis IX entendra s'y tenir. Les événements du Proche-Orient vont en justifier l'urgence. Depuis 1241, le sultan d'Egypte est en trêve avec les barons de

Echecs politiques, les deux croisades lancées par Saint Louis furent d'abord un acte de piété du souverain. Terre sainte, mais sa légitimité est contestée par les sultans et émirs de Syrie; il a dés lors fait venir à la rescousse les Khwarezmiens, des Turcs islamisés chassés de leur pays par les Mongols: ils dévastent la Syrie et pillent Jérusalem le 23 août 1244. La ville sainte est reprise sur les croisés, et cette fois pour toujours. Ayant rejoint l'armée égyptienne, les Khwarezmiens écrasent les forces croisées alliées aux princes syriens, à La Forbie, le 17 octobre.

Une longue absence Le roi de France conçoit sa croisade comme un acte de piété qui doit assurer le salut de ceux qui vont y participer. II va donc la préparer méticuleusement car il pense à une expédition très importante qui exigera une

longue absence - il prévoit qu'elle durera six ans. Pour cela, il lui faut d'abord renforcer la paix intérieure dans le royaume (les grands contre l'Eglise, les seigneurs rebelles du Midi) et la paix extérieure en Europe (trêve renouvelée avec l'Angleterre, accord tacite avec l'Aragon, tentative de rapprochement entre le pape et l'empereur). En ce qui concerne l'administration du royaume, le roi lance des enquêtes contre les abus des baillis, sénéchaux et prévôts. L'armée que le roi rassemble est estimée à 15000 hommes, essentiellement des Français, notamment des Champenois dont Joinville -' qui doivent assurer leur transport à partir de Marseille ou de Gênes. Pour l'embarquement des troupes royales, Louis IX choisit de faire construire un port

TERRE SAINTE Ci-dessus: départ de Saint Louis pour la croisade, in Nuova Cronica, ex nihilo, à Aigues-Mortes. Rendez-vous est donné à Chypre, où il fait entreposer de grandes quantités de vivres. Le 12 juin 1248, le légat papal chargé de prêcher la croisade, Eudes de Châteauroux, remet au roi les insignes de pèlerin à SaintDenis, et Louis quitte et voit pour la dernière fois sa mère, Blanche de Castille, nommée régente. A Lyon, il rencontre le pape Innocent IV et il s'embarque à Algues-Mortes, le 25 août, avec la reine Marguerite et ses frères Robert d'Artois et Charles d'Anjou. Il débarque à Limassol le 18 septembre. Durant les longs mois qu'il passe à Chypre, il peut se familiariser avec la conjoncture orientale, notamment à propos des Mongols: des informations laissent entendre qu'une alliance est possible contre les Sarrasins. Depuis longtemps, on sait que le meilleur moyen de récupérer la Terre sainte - pauvre - est de conquérir l'Egypte - riche—, le but du roi étant aussi de la convertir au christianisme. L'embarquement a lieu le jour de l'Ascension (13 mai) 1249. Mais la tempête disperse la flotte qui n'arrive en vue de Damiette que le 4 juin. La ville tient le port du bras oriental du Nil, le plus pratique pour se rendre au Caire; elle est située sur la rive droite. Comme elle est fortifiée, le débarquement ne peut se

de Giovanni Villani, XiVe siècle (Vatican. Biblioteca Apostolica). Page de gauche: La Bataille de Mansourah, Louis IXet Ysembart le Queu, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, Bibliothèque nationale de France). 57 faire que sur une plage de la rive gauche; quand les chevaliers tout armés sautent des barques sur la plage - le roi à leur tête -, ils ne trouvent devant eux qu'une avantgarde, le sultan restant en amont avec l'armée; ils forment aussitôt un mur, protégés par les tirs d'arbalète provenant des galères; ne pouvant les repousser, l'avantgarde musulmane reflue vers Damiette; mais elle est tellement pressée par les envahisseurs qu'elle ne peut détruire le pont de bateaux sur le Nil et prend la fuite au lieu de se replier dans la ville; la population la fuit aussi: les croisés trouveront des mets encore sur le feu... Ils vont y séjourner plusieurs mois, en attente de renforts, notamment un autre frère du roi, Alphonse de Poitiers. Ce n'est que le 20 novembre qu'ils prennent enfin la route du Caire. Le 19 décembre, ils sont devant la fbrteresse de Mansourah, qui défend la route de la capitale, sur un bras du Nil. Elle est protégée par un bras du fleuve, barré par une flottille égyptienne; les croisés commencent à construire une chaussée et un pont sur ce bras sous le feu de l'ennemi (littéralement, le feu grégeois), puis ils ont connaissance

d'un gué, le 8 février. L'avant-garde le franchit sous la conduite de Robert d'Artois, frère du roi. Mais au lieu de fortifier une tête de pont, celui-ci poursuit les fuyards, dévaste leur camp et entre dans Mansourah dont les portes étaient restées ouvertes. C'est pour se faire tuer aussitôt. Louis IX franchit le gué à son tour, il reprend le camp des Egyptiens mais ne peut avancer plus loin, car l'ennemi s'est ressaisi. Un nouveau combat montre, le 11 février, qu'il n'est pas possible de poursuivre la route. Une épidémie s'abat, les jours suivants, sur l'armée de Louis IX. II ne lui reste qu'à retourner à Damiette, où se trouve la reine (prête à accoucher de Jean Tristan) et les non-combattants. Pendant la retraite, l'arrière-garde avec Louis IX et ses frères est cependant rejointe: ils sont faits prisonniers. Le jeune sultan Turan Chah traite rapidement avec le roi des conditions de sa libération : Damiette pour sa propre personne, 400000 livres pour l'ensemble des croisés et une trêve de dix ans pour la Terre sainte, l'accord étant ratifié le 1' mai. Mais les chefs militaires mécontents le tuent le lendemain et établissent un

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nouveau régime, celui des Mamelouks; ils s'engagent cependant à respecter la convention conclue. Libéré, le roi choisit de rester, les Mamelouks n'ayant pas délivré tous les captifs. Beaucoup d'autres, dont ses frères Alphonse et Charles, rentrent.

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O JÉRUSALEM! Les deux croisades de Saint Louis furent des échecs. Mais elles lui valurent un incomparable prestige dans le monde chrétien.

Parvenu en Terre sainte, le roi de France s'y comporte en régent et en protecteur d'un royaume sans chef. Il utilise ses hommes et ses moyens à relever les fortifications des places chrétiennes ou à en construire de nouvelles: Acre, capitale de fait durant l'hiver 1250-1251, Césarée, Cayphas (Haïfa), Châtel-Pèlerin en 1251, Jaffa en 1252, Sidon en 1253. Cela coûta au Trésor royal plus de 100000 livres, en plus des 200000 livres réellement payées (à la place des 400000) pour la rançon de l'armée. Louis IX s'occupe aussi d'améliorer les relations entre les princes et les chefs chrétiens. Le séjour de Louis IX en Terre sainte lui permet de mettre ses pas dans les traces du Christ: à Nazareth, le jour de l'Annonciation 1251, à Sidon, en 1253, en mémoire d'un miracle de Jésus (la guérison de la fille de la Cananéenne); il refuse en revanche d'aller àJérusalem, car il ne veut pas reconnaître la domination musulmane sur la ville. Il s'occupe de la condition des chrétiens

orientaux, s'intéresse à la conversion des musulmans des jeunes vont en France à l'abbaye de Royaumont qu'il a fondée pour y recevoir une éducation chrétienne. Audelà, le roi et la reine Marguerite apportent leur soutien au franciscain Guillaume de Rubrouck qui part évangéliser les païens mongols qui dominent lst de rAsie Mineure et le nord de la mer Noire (à son retour à Acre en 1255, il enverra sa relation au roi). Au printemps 1254, Louis IX a assuré la défense du royaume latin de Jérusalem et la libération des captifs, mais il a épuisé ses finances; en France, sa mère est morte depuis fin novembre 1252. Le départ est alors décidé et les troupes embarquent à Acre, le 25 avril 1254. La croisade a été un échec et Louis IX en est conscient. De retour dans son pays il poursuit dans l'esprit de réforme, dans l'administration du royaume et de Paris, dans la monnaie (la légende de l'écu d'or est son programme: Christus vincit, Christus regna6 Christus imperat, «Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande»), mais aussi contre les juifs. A l'extérieur, il recherche la paix, avec l'Aragon en 1258, avec l'Angleterre en 1259, mais il autorise son frère Charles à conquérir par les armes le royaume de Sicile sur les Hohenstaufen en 1266-1268 (le pape en fait d'ailleurs une croisade). On le

CARTHAGE Louis IX à Tunis. Les Français sont décapités parles Sarrasins dans une tour, in Les Grandes Chroniques de France, XIV' siècle (Londres, The British Library).

dit, de son vivant, «très chrétien», «juste», « pacifique», « saint»; en effet, il ne faut pas oublier sa conduite ascétique, sa piété, sa dévotion, ses oeuvres de chanté et ses dons et aumônes aux établissements religieux.

Une décision imprévue Toutes ces actions et la conjoncture en Orient l'incitent à partir à nouveau en croisade. En Orient, les Mongols ont été battus en Syrie par les Mamelouks en 1260; ceuxci, pour éviter une alliance franco-mongole, commencent à conquérir systématiquement à partir de 1263, sous le fameux Baybars, ce qui reste des Etats latins, notamment les places du littoral Césarée, Cayphas, Arsur en 1265, Safet en 1266, Jaffa, Beaufort, Antioche en 1268. Le pape Clément IV prévoit une première expédition au printemps 1267 avec un corps de chevaliers assez important, mais Louis IX va bouleverser ces plans en décidant de prendre à nouveau la croix, de manière complètement imprévue. Sa décision est prise à l'automne 1266 et la cérémonie publique a lieu à Paris, le jour de l'Annonciation (25 mars) 1267, sur les reliques de la Passion. En 1268, il fixe la date du départ, d'AlguesMortes, en mai 1270.11 semble alors que le

plan soit de se rendre en Sicile, à Syracuse, puis de poursuivre vers la Méditerranée orientale. L'opinion publique, contrairement à Joinville, y est favorable ainsi que le montrent les poèmes de Rutebeuf. Louis IX reprend l'habit de pèlerin à SaintDenis, le 14 mars 1270. Quand il arrive à Aigues-Mortes, pourtant, les navires ne sont pas à l'ancre dans le port; il faudra les attendre jusqu'à fin juin. On peut enfin mettre à la voile le ier juillet et joindre Cagliari en Sardaigne, lieu du rendez-vous, le 8juillet. C'est là que le roi indique le but de la croisade Tunis, une destination inattendue. Le choix reste encore un mystère. Le confesseur du roi, Geoffroy de Beaulieu, révélera que l'émir de Tunis (qui a une garde de chevaliers aragonais et tolère dans sa ville la présence d'un couvent de dominicains, très fréquenté par les marchands chrétiens) aurait fait part de sa volonté de se convertir si une armée chrétienne venait appuyer sa décision auprès de son peuple. Son royaume offrirait dans ces conditions une bonne base de départ en 1271 pour attaquer l'Egypte ou la Syrie. La flotte arrive en vue de Tunis le 17juillet. L'amiral Florent de Varennes, à l'avantgarde, débarque sur la langue de terre qui

barre le lac de Tunis. La position se révèle intenable et il faut faire sauter, le 21, le verrou de la Goulette, une tour qui la défend au nord, afin de s'installer dans la plaine de Carthage. La chaleur et l'eau malsaine qui diffusent la maladie, le harcèlement incessant des guerriers musulmans ont vite raison de l'armée des croisés. Le roi perd son fils Jean Tristan; déjà faible avant de partir, il tombe lui-même rapidement malade - de même que son fils aîné, Philippe. Il est obligé de rester alité. Le 24 août, la fin se fait sentir: il se confesse, communie et se fait coucher sur un lit de cendres; il meurt le lendemain 25, dans l'après-midi. Son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, arrive juste à temps pour pleurer son frère mort. II reprend la situation en mains et négocie le départ des croisés avec l'émir. L'accord est conclu le 30 octobre; les croisés rembarquent le 11 novembre dans la prévision d'une nouvelle expédition au printemps suivant. La flotte fait escale à Trapani le 14; deux jours plus tard une tempête la détruit. Tout espoir d'une nouvelle croisade a coulé par le fond. Louis IX est le roi qui a incarné la croisade au Moyen Age. Pour lui, elle découlait de sa piété et était un aspect de son action, dont le but était de réformer les institutions, les hommes, les coeurs et les âmes pour assurer leur salut. En chrétien, cette action s'étendait au-delà des frontières de son royaume, de la chrétienté même - qu'il fallait défendre mais aussi augmenter par la mission et la conversion, des Juifs, des musulmans et des païens. Ses deux expéditions au Levant ont été des échecs retentissants - capture, mort -' même si la première lui a permis d'affermir les Etats latins d'Orient. Les contemporains et la postérité n'ont pas choisi de conserver dans leur mémoire les aspects négatifs, mais l'exemple de sa vie sainte: tout au long du retour des restes du roi, de la Sicile, où sont inhumées les chairs et les entrailles, à la France, où l'on a porté ses os et son coeur; des miracles se sont produitsj' Professeur d'histoire médiévale à l'université de Paris-Est.Créteil-Val-de.Marne, Jacques Paviot est spécialiste des croisades, de l'histoire maritime et des relations avec l'Orient.

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Par Philippe Contami

A la fois défenseur ardent\dé l'autorité royale roi bâtisseur et soucieux de justice, Saint Louis a profondément marqué son siècle parsa manière de gouverner la France.

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FRÈRES ENNEMIS Bataille entre Louis IX de France et Henri III dAngleterre, in Les Grandes Chroniques de France, atelier

du maître de Boucicaut, vers 1415 (Londres, The British Library).

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Comment Saint Louis a-t-il poursuivi l'oeuvre capétienne d'unification du royaume?

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n devenant roi de France à l'âge de 12 ans, en 1226, le fils de Louis VIII, mort prématurément au retour d'une efficace tournée militaire dans le Midi, et de la sévère Blanche de Castille, recevait un magnifique héritage, grâce aux victoires remportées sur le Plantagenêt Jean sans Terre et ses alliés par son grand-père Philippe Auguste (Bouvines, en 1214, étant de loin la plus célèbre), amplement narrées dans l'épopée qu'écrivit en latin Guillaume le Breton sous le nom de Philippide. Le plus significatif durant les années de régence de sa mère ne fut pas tant la soumission de plusieurs grands barons, dépourvus de toute vision politique, coalisés contre une royauté qu'ils jugeaient trop puissante, que la solution apportée, en plusieurs étapes, au problème méridional : à terme, le comté de Toulouse, par calcul et par chance, revint sans trop de casse à la couronne de France. Ainsi débuta l'intégration de cet ensemble territorial, désigné par l'administration française, à partir des années 1300, sous le nom de « pays de langue d'oc «. Plus dangereux aurait pu être le problème Plantagenêt, dès lors que Henri III, fils de Jean sans Terre, n'avait nullement reconnu la perte de ses possessions continentales. Il était poussé à l'action, comme en témoigne ce sirvente en langue méridionale : «Si le roi passe en France, reviendront à lui Parthenay et Bressuire, Thouars et Soubise, Lusignan et

En 1242, apprenant que Saint Louis avait fait son frère Alphonse comte de Poitiers, alors qu'il y en avait déjà un en la personne de Richard, comte de Cornouailles, et fort des promesses de Hugues le Brun, comte de la Marche, poussé par son épouse, la fière Isabelle, veuve de Jean sans Terre, Henri III débarqua à Royan et s'avança à la tête de son corps expéditionnaire. La riposte de Saint Louis fut énergique: il leva une grande armée, obtint la soumission du vicomte de ihouars et se rendit bientôt maître de tout le territoire au nord de la Charente. Henri III se porta sur ce fleuve, à la hauteur du pont de Taillebourg. Mais déjà, impressionnés, les barons poitevins l'avaient abandonné. Hardiment, Saint Louis franchit le pont. Henri III, qui s'était replié dans Saintes, s'enfuit précipitamment. Parmi les sources qui parlent de l'affrontement de juillet 1242, à Taillebourg puis à Saintes, figure un sirvente, en langue d'oil, dont le refrain est: «Dieu, gardez-nous le seigneur des Français, Charles (d'Anjou), Alphonse (de Poitiers) et Robert (d'Artois). La chanson s'en prend aux Poitevins, aux Gascons, aux Anglais, au comte de Toulouse, au comte de la Marche, jouet de sa femme. Elle fait allusion au « pont de Taillebourg» que les Anglais, les Gascons et les Poitevins ne surent garder. Malgré eux, les Français le franchirent, ils les poursuivirent jusqu'à Saintes. Autre récit, celui de Joinville: «Aussitôt que le roi arriva

la tour de Poitiers, les comtés de la Marche et d'Angoulême, tout le pays jusqu'à Roncevaux et Montauban. Le suivront

à Taillebourg et que les armées furent en vue l'une de l'autre, nos gens, qui avaient le chàteau de leur côté, firent tout ce qu'ils

alors les Angevins, les Normands, les Bretons..

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avec des bateaux et sur des ponts et attaquèrent les Anglais. L'engagement commença, vif et rude ( ... ). Lorsqu'ils virent le

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cité de Saintes. » C'est ce récit qui inspira Eugène Delacroix

dans sa vigoureuse peinture de 1837, destinée à la galerie des Batailles du château de Versailles. Au demeurant, l'événement n'a rien de négligeable: une défaite française aurait pu faire basculer le Poitou puis l'Anjou du côté Plantagenêt, aiguiser les appétits anglais, comme la victoire de Crécy devait le faire en 1346. Quant à la comtesse Isabelle, dépitée, elle se retira à Fontevraud, pour y mourir. Son tombeau s'y trouve encore. Pour autant, la paix n'était pas rétablie entre les deux rois, des beaux-frères, puisqu'ils avaient épousé deux filles de Raimond Bérenger, comte de Provence, Marguerite et Eléonore. Une réunion de famille se tint à Paris, aussi fastueuse que chaleureuse, à la Noël 1254. Le moine bénédictin Matthieu Paris, quoique non suspect d'une quelconque francophilie, en parle avec éloge dans sa Grande chronique. A cette occasion, il qua-

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Quatre ans plus tard, intervint le traité de Pans par lequel, moyennant de notables rétrocessions territoriales et le versement d'une substantielle indemnité, Henri III renonçait expressément à la Normandie, au Maine, à l'Anjou, à la Touraine et au Poitou et acceptait de devenir le vassal du roi de France pour son duché de Guyenne. La cérémonie de prestation d'hommage se déroula à Paris, dans les jardins du Palais royal, le

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d'Angleterre à la vassalité du roi de France ., après soixante ans de rupture, «était un succès indéniables (Jean Richard).

Arrêtons-nous en 1259. A cette date, par rapport au début du règne, les limites du royaume ont reculé en raison de l'abandon au roi d'Aragon de la Catalogne. En revanche, le domaine royal, bien tenu en main, s'étend du sud du Berry aux frontières de l'Artois. Les frères et les fils du roi bénéficient de vastes apanages, ils y sont les maitres mais leur solidarité avec la maison de France ne saurait être remise en question: Artois, Anjou, Poitou. Quant aux titulaires des grands fiefs, tels le duché de Bourgogne et les comtés de Flandre, de Champagne et de Bretagne, leur autonomie est grande. Saint Louis ne saurait en tirer directement des ressources financières ou militaires. Mais il peut espérer qu'en cas de besoin ils ne refuseront pas leur aide. Presque seul, le duc de Guyenne, parce qu'il est roi d'Angleterre, n'est pas disposé à répondre à la semonce du roi. ir)

DOMAINE ROYAL Durant le règne de Louis IX, les terres relevant directement du roi ou de la famille royale ont doublé. Les conquêtes sont pour l'essentiel le résultat de la soumission des barons dans la partie méridionale du royaume.

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ans être pacifiste (car, pour lui, la guerre le bras armé de la justice, une fois les autres recours épuisés), Saint Louis, les contemporains l'ont noté et lui-même en fit son programme, était un roi pacifique, selon la formule de l'une des Béatitudes: «Heureux les artisans de paix car ils sont appelés fils de Dieu. Des indices suggèrent qu'il aurait souhaité être le maître de la guerre et de la paix à l'intérieur de son domaine, voire de son royaume. Peut-être même aurait-il voulu interdire le port d'armes à ses sujets. S'il n'alla pas jusqu'au bout de ses intentions, c'est qu'il admettait que faire la guerre demeurait une prérogative des féodaux, une nécessité pour les « barons., responsables chez eux de l'ordre public. Dès lors que la notion de chrétienté était présente à tous les esprits, on aurait pu concevoir que la papauté fût l'arbitre de tous les conflits, le médiateur universel. On ne peut dire que les papes du XIII0 siècle aient oublié ce rôle: toujours il qu'en pratique, malgré leur désir, ils ne purent le jouer. Quant aux empereurs, ou bien il s'agissait de personnalités contestées, tel Frédéric Il, ou bien ils se tenaient en retrait, comme ce fut le cas lors du Grand Interrègne, de 1250 à 1273. Restait le roi de France dont la réputation de prudente équité devint telle, surtout après son retour de Terre sainte, qu'assez nombreux furent les contentieux à propos desquels les parties en présence, d'un commun accord, eurent recours à ses bons offices. Il s'agissait souvent de problèmes de succession car les régies de transmission des fiefs n'étaient ni très claires ni bien fixées. Ainsi, le « dit de Péronne s prétendit en 1256 régler la querelle entre les maisons d'Avesnes et de Dampierre relative à la possession de la Flandre et du Hainaut. Plusieurs de ces arbitrages concernèrent des espaces situés en terre d'Empire, à l'est du royaume. Joinville écrit à ce sujet: «Les Bourguignons et les Lorrains qu'il avait apaisés l'aimaient et lui obéissaient tant que je les vis venir plaider par-devant le roi, à sa cour, pour des procès qu'ils avaient entre eux, à Reims, à Paris et à Orléans. • Tout cela, bien sûr, favorisait le rayonnement de la France et préparait de futures annexions.

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Comment caractériser chez lui l'exercice du pouvoir royal?

Traité de Parie (1259) •

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SUZERAINETÉ A son avènement, Saint Louis héritait d'un vaste royaume, fruit des victoires remportées par son grand-père Philippe Auguste sur les Anglais. Mais le conflit entre Plantagenéts et Capétiens, commencé un siècle plus tôt lors du mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri Il d'Angieterre, ne s'achèvera qu'en 1259 avec le traité de Paris et l'hommage féodal d'Henri iii à Saint Louis.

GUERRE DES BARONS Henri III d'Angleterre durant la bataille de Lewes, le 14 mai 1264, contre Simon V de Montfort, détail du monument The 14elmet (le casque), à Lewes, par Enzo Plazzotta, bronze, 1964 (Lewes, Sussex, Angleterre).

L'arbitrage le plus intéressant, et aussi le plus délicat, concerne ce qu'on appelle la mise e d'Amiens (1264), destinée à mettre un terme au différend entre son beau-frère Henri III, roi d'Angleterre, et une bonne partie de ses barons. D'une manière générale, outre-Manche, depuis la Grande Charte de 1215, des barons, parlant au nom de la «communauté du royaume», étaient en désaccord avec la politique extérieure de leur souverain et souhaitaient lui imposer ses conseillers. A la tête de ces barons vint se placer Simon de Montfort, comte de Leicester (à ne pas confondre avec son père, le vainqueur, en 1213, de la bataille de Muret), second mari d'Aliénor, soeur de Henri III. Au surplus, Simon ne manquait pas de griefs personnels. Souvent en effet, au Moyen Age, derrière les principes politiques affichés, se cachent des motifs d'ordre privé. En 1258, Henri III dut jurer d'appliquer les «provisions d'Oxford», qui prévoyaient l'élection de sari grand conseil, le choix par les barons des principaux officiers de la couronne et la réunion en trois sessions annuelles du parlement d'Angleterre - une assemblée plus ou moins représentative, qui prétendait notamment être le seul organisme habilité, pour des motifs précis, à lever de nouveaux impôts. Les deux parties s'adressèrent au pape Alexandre IV qui délia le roi d'Angleterre de son serment pas question pour des sujets de mettre sous tutelle leur roi, réputé « seigneur des lois». L'antagonisme se poursuivant, les deux camps en vinrent à

demander l'arbitrage du roi de France. Celui-ci, après un examen consciencieux des arguments en présence, trancha par la «mise e d'Amiens du 23 janvier 1264 «Nous constatons qu'à cause des provisions (...), il y a eu un grand dommage pour le droit et l'honneur du roi. e D'où des désordres, des violences. Bref, à l'instar du pape, il cassa les provisions, tout en recommandant le respect des chartes et libertés antérieures, considérées comme de «bonnes coutumes». Simon n'accepta pas ce jugement : il y eut une prise d'armes d'où il sortit vainqueur à la bataille de Lewes (14 mai 1264). Henri 1H devint son prisonnier. Mais son fils, le futur Edouard l, ne se laissa pas faire: lors de la bataille d'Evesham, le 4 août 1265, Simon perdit la vie. Saint Louis s'employa alors à prier son beau-frère de ne pas abuser de sa victoire. L'attitude de Saint Louis est caractéristique : à ses yeux, s'en prendre à un roi est non seulement illégitime, voire sacrilège, mais encore risque de déboucher sur la guerre civile. Au souverain doit revenir le dernier mot, il n'a pas à observer les o mauvaises coutumes e, telles les provisions d'Oxford. L'avenir devait accentuer les divergences entre les deux régimes politiques. Dans les années 1260, on n'en était pas encore là. Il faut quand même souligner le contraste entre les rébellions féodales du temps de la minorité de Saint Louis, quasiment dénuées de programme d'ensemble, et la réflexion élaborée qu'atteste l'action de Simon de Montfort et de ses alliés.

ÉQUITÉ Saint Louis rendant la justice: l'abbé de Saint-Nicolas-au-Bois porte plainte contre Enguerrand de Courcy pour l'exécution de trois jeunes gens, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, Bibliothèque nationale de France).

Quel est le rôle des enquêtes de Saint Louis? u début du XIVe siècle, le franciscain Guillaume de SaintPathus, qui fut successivement confesseur de la reine Marguerite puis de sa fille Blanche, écrivit en français à la demande de cette dernière,

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une Vie de monseigneur Saint Louis.

Plutôt qu'une biographie, il s'agit d'une énumération de ses vertus. Dans les dernières pages, lorsqu'il traite de sa droiture et de son équité, figure le passage suivant: .Parce que parfois il apprenait que ses baillis et ses prévôts commettaient certaines injustices envers le peuple de sa terre, soit en le jugeant mal, soit en lui ôtant ses biens contre toutejustice, il prit pour cela l'habitude d'ordonner des enquêteurs, parfois des Frères mineurs et prêcheurs, parfois des

clercs séculiers, parfois des chevaliers, tantôt une fois par an, tantôt plusieurs, pour enquêter contre les baillis, les prévôts et tes autres sergents, ici ou là environ le royaume ou à travers le royaume. Et il donnait aux dits enquêteurs le pouvoir, s'ils trouvaient des choses mauvaisement ôtées chez les baillis et les autres officiers ou soustraites à quelque personne que ce soit, de rétablir sans délai et avec cela de priver de leurs offices les mauvais prévôts et les autres moindres sergents qu'ils trouveraient dignes d'être révoqués.

A suivre frère Guillaume, on serait en présence d'une véritable institution, qui ne devait plus exister à l'époque où il écrivait (le temps de Philippe le Bel, petit-fils de Saint

Louis), à finalité éthique, voire pénitentielle, destinée à réprimer les exactions des fonctionnaires territoriaux, petits et grands, partout où ils étaient en mesure d'exercer leur pouvoir et donc d'en abuser, en vue de leur enrichissement personnel. De fait, de semblables enquêtes ont existé, au moins à partir des préparatifs de la première croisade car il s'agissait pour le roi de se mettre en règle avec sa conscience, comme les chrétiens sont priés de le faire lorsqu'ils dictent leur testament: cela s'appelle la restitution. Ces enquêtes, qui faisaient appel aux serments, aux témoignages, aux preuves écrites, ont donné lieu à des documents, qui, de façon aléatoire, sont parvenus jusqu'à

nous. Presque oubliées pendant des siècles, ces archives ont été exhumées en 1855 par Edgard Boutaric, puis éditées, un demi-siècle plus tard, par Léopold Delisle, au tome XXIV du Recueil des historiens de la France. Le récent ouvrage de Marie Dejoux permet d'en mieux saisir la portée. A la différence de ce que faisait dans son apanage Alphonse de Poitiers, le roi ne cherchait pas à défendre ses droits mais à corriger l'action de ses officiers, et cela grâce au zèle des Franciscains et des Dominicains, alors fort populaires, et aussi de clercs détachés de son hôtel. Furent spécialement concernées les provinces qui, depuis le début du Mile siècle,

étaient venues s'ajouter au vieux domaine capétien, autour de Paris: du même coup, la réputation de Saint Louis en tant que roi de justice ne pouvait que se répandre jusqu'aux extrémités du royaume, notamment dans le Midi, où les malversations semblent avoir été nombreuses. En principe, tout le monde pouvait porter plainte, y compris les «menues gens «. En fait, ce fut surtout la strate supérieure des classes moyennes, pour employer une expression anachronique, qui put profiter de la procédure, visant à rendre une justice rapide et de proximité et non à informer le souverain quant à l'état au vrai de son royaume.

Il avait tout de même de probes serviteurs de la chose publique, comme Philippe de Beaumanoir, auteur des Coutumes de Beauvaisis (1283). Tel aussi Etienne Boileau, qui, dans ses fonctions de prévôt de Paris, n'hésitait pas à sévir, rendant une justice «bonne et roide », sans épargner personne. Le résultat, dit-on, fut le retour à l'ordre, à la sécurité, à la prospérité. Ajoutons qu'il fit rédiger le fameux Livre des métiers où sont réglementées pas moins de cent professions, en vue du bien commun des consommateurs et des producteurs, selon les principes du corporatisme médiéval.

A-t-il mené une politique hostile aux Juifs? ppliqués au cas de Saint Louis, les critères actuels de la morale publique lui font grief avant tout de trois actions : avoir soutenu l'Inquisition en tant qu'organe de répression des hérétiques, avoir mené une guerre offensive contre les Sarrasins, alors qu'ils ne menaçaient ni lui ni son peuple, et, plus encore peut-être, avoir mené sans état d'âme une politique antijuive. Au )Ulle siècle, les Juifs, répandus un peu partout dans le royaume, en ville et à la campagne, représentaient peut-être un pour cent de la population. A Paris, leur proportion était plus élevée: des centaines de Juifs y vivaient, avec une forte concentration dans l'île de la Cité. Autant de communautés vigoureuses, vivant sous leur loi, plutôt instruites et suffisamment prospères pour attirer la jalousie des chrétiens. L'idée de la papauté, tête de l'Eglise catholique romaine, n'était pas de les exterminer ni même de les expulser mais de les convertir à la vraie foi. En même temps, leur survivance obstinée était jugée théologiquement utile car elle montrait aux sceptiques que l'histoire de Jésus n'avait rien d'une fable. Trois canons du concile de Latran W (1215) leur furent spécifiquement consacrés: interdiction d'exercer du pouvoir sur des chrétiens; si les Juifs leur extorquent des apréts usuraires lourds et excessifs., tout commerce avec eux devait cesser, jusqu'à «entière satisfaction pour les préjudices immodérés infligés», et même prière aux princes de veiller à «détourner les Juifs d'une si grande oppression'; afin d'éviter les mariages mixtes, obligation était faite aux Juifs (et aux Sarrasins) des deux sexes de porter un costume les

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distinguant du reste de la population; enfin, aux jours des lamentations et le dimanche de la Passion, défense aux Juifs de paraître en public, pour éviter blasphèmes ou railleries. En bon chrétien, Saint Louis ne pouvait que prendre au sérieux ces injonctions. Le dominicain Guillaume de Chartres vécut aux côtés du roi, dont il fut le chapelain, pendant de très longues années. Or, il consacre un développement particulier à son attitude envers les Juifs dans son ouvrage, naturellement hagiographique, consacré à sa vie et à ses miracles. Selon lui, le roi les avait en abomination, au point de refuser d'en tirer le moindre profit, alors que, pour beaucoup de princes, ils constituaient une source commode de revenus. Pour Saint Louis, ils auraient dû ne se livrer qu'à des activités licites et non à l'usure. Certes, plusieurs membres de son entourage lui disaient que, puisque le peuple ne pouvait vivre ni même les terres être cultivées sans recourir à des prêts (ce qui pose le problème du rôle du crédit, à la petite semaine, dans une économie régulièrement menacée de pénurie, où beaucoup n'avaient aucune réserve, ni en espèces ni en nature), il valait mieux que ces prêts fussent accordés par des Juifs qui de toute façon ne pouvaient échapper à la damnation éternelle. A cette objection, Saint Louis répondait en substance: l'affaire me concerne au premier chef puisque les Juifs me sont soumis «par le joug de la servitude», ce sont «mes » Juifs, il ne faut pas qu'ils mettent à profit cette dépendance pour «infecter ma terre de leur venin.. .rQu 'ils abandonnent leurs usures ou bien qu'ils quittent ma terre. Le fait est qu'à plusieurs reprises des ordres d'expulsion furent promulgués,

CONVERSIONS En bas: Leflaptêrned'un juif en présence de Saint Louis et Le Départ de Saint Louis et de Marguerite de Provence pour la croisade, in Le Livre des Jaiz monseigneur Saint Loys, xve siècle (Paris, BnF).

d'ailleurs très incomplètement appliqués, à la différence de ce qui devait se passer sous le règne de Philippe le Bel. L'ordonnance de 1254 pour l'amendement du royaume prescrit aux Juifs de cesser « leurs usures, sortilèges et caractères «, au sens de signes magiques. Elle prescrit également de brûler les manuscrits du Talmud, censés renfermer des blasphèmes contre Jésus et sa Mère. Déjà cette mesure avait été massivement appliquée quelques années auparavant. Quant à l'ordonnance de 1269, elle prescrit d'imposer aux Juifs des deux sexes le port d' «une roue de feutre ou de drap d'écarlate. cousue sur la poitrine et dans le dos, de la largeur de quatre doigts. Si un Juif est surpris sans ce signe distinctif, son vêtement appartiendra au dénonciateur, lui-même sera frappé d'une amende, affectée à quelque pieux usage. Ces mesures aboutirent à de nombreuses conversions: peutêtre certaines furent-elles sincères mais comment le savoir? De toute façon, le roi ne pouvait que s'en réjouir sincèrement. Au total, le temps de Saint Louis fut marqué par une nette détérioration de la condition des Juifs, sans toutefois que des massacres délibérés se soient produits. Pas non plus de ghettos à proprement pailer. Comme l'écrit Jacques Le Goff, ail n'y a rien de racial dans son attitude et dans ses idées'. Il

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admet toutefois aune volonté d'exclusion, qui dépasse la stricte hostilité religieuse. Saint Louis considérait la présence des Juifs dans sa terre d'autant plus inutile et nuisible que leur religion pouvait séduire de bons esprits, dans le cadre assez artificiel de controverses théologiques. Peut-être dans la pratique montra-t-il plus de zèle que les papes euxmêmes: le fait est que Boniface VIII, dans sa bulle de canonisation de 1297, où sont énumérées ses vertus, passe sous silence son attitude envers les Juifs.

Peut-on parler de ((siècle de Saint Louis »?

L

'introduction du Siècle de Louis XIV de Voltaire (1751) contient ces mots : «Quiconque a du goût ne compte

que quatre siècles heureux dans l'histoire du monde ( ... ), ceux où les arts ont été perfectionnés et qui, servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité. » Le premier est celui de Philippe et d'Alexandre, le temps, pêle-mêle, de Périclès, de Démosthène, de Platon, d'Aristote, d'Apelle, de Phidias et de Praxitèle. Deuxième siècle : celui de César et d'Auguste, auxquels sont attachés les noms de Lucrèce, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Varron et de Vitruve. Puis vient, centré sur l'Italie, le siècle des Médicis. Et de citer Michel-Ange, Raphaël, le Tasse et l'Arioste. Enfin, vient le quatrième, celui de Louis XIV, d'autant plus remarquable, qu'il mit à profit les trois autres pour mieux les dépasser. On aurait étonné Voltaire si on avait parlé devant lui du «siècle de Saint Louis, car ce roi se situait pour lui, malgré toutes ses vertus, du côté de la superstition et de l'intolérance, voire de la «barbarie gothique.. Sans doute faut-il attendre Henri Wallon (l'un des fondateurs de la République) pour voir dans son méthodique ouvrage Saint Louis et son temps (1875) le récit du règne s'enrichir de tout un développement sur les lettres, les sciences et les arts. Depuis lors, des ouvrages ont vu le jour ayant pour titre non seulement Saint Louis et son temps ou Saint Louis et

NÉCROPOLE A gauche la basilique de Saint-Denis qui devint véritablement nécropole royale sous le règne de Saint Louis. Ci-contre: La Vierge et l'Enfant,

provenant du Trésor de la Sainte-Chapelle, ivoire, vers 12601270 (Paris, musée du Louvre).

son siècle mais Le Siècle de Saint Louis, ce qui revient à lui accorder une position prééminente, à le considérer comme la personnification de son époque dans ce qu'elle eut de meilleur, peut-être même à lui attribuer un rôle moteur dans les progrès de la civilisation. Assurément, Saint Louis n'était ni François ni Louis XIV, sa cour était simple. A partir d'un certain moment, une atmosphère monacale y régna. On ne peut l'imaginer avec à ses côtés un ministre de la Culture, de l'Education ou de la Recherche scientifique, ou encore un secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts. li n'empêche qu'il ne fut nullement indifférent à la vie de l'esprit: avec son concours, l'université de Paris, issue d'une maturation endogène consacrée par la papauté, prit corps en tant qu'institution chargée de fournir à des milliers d'» écoliers » un enseignement chrétien, comprenant la rhétorique, la logique, des disciplines scientifiques, la médecine, le droit canonique et, au sommet, la théologie. Sans être un intellectuel, un « lettré», à la différence de son descendant Charles V, Saint Louis avait une réelle culture biblique, ce qui impliquait aussi une certaine familiarité avec les commentaires réputés nécessaires à la compréhension de l'Ecriture sainte. Il est bien connu qu'il lui arrivait de s'entretenir avec le théologien Robert de Sorbon, dont le collège, destiné à des écoliers pauvres, s'établit à Paris, sur la rive gauche, vers 1250, dans une maison de la rue CoupeGueule, avec l'appui de la régente Blanche de Castille, et dont la fondation fut confirmée par Saint Louis en 1257. Ainsi .'

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FOI ET RAISON Le Roi Salomon inspiré par la sagesse, in La Bible de Saint-

Jean-d'Acre, vers 1250-1254 (Paris, BnFbibliothèque de l'Arsenal).

70

naquit la Sorbonne (le mot apparaît déjà au XV» siècle, dans telle poésie de François Villon). On connaît le passage où Joinville évoque la »dispute» à table, en présence du roi, entre le sénéchal de Champagne et maître Robert pour savoir pourquoi »prud'homme» (au sens de sage, probe mais aussi preux) vaut mieux que « béguin » (au sens de dévot). Au terme de l'échange, le roi rendit sa sentence: il voudrait bien mieux être prud'homme car ce nom «est si grande chose et si bonne que même à le prononcer il emplit la bouche».

Saint Louis, grâce aux centaines de sermons qu'il se plut à écouter, était en contact avec ce qu'on peut d'ores et déjà appeler l'éloquence de la chaire. Le thème de la translatio studii (transfert de l'étude) devint une sorte de lieu commun, Paris n'hésitant pas à se considérer comme l'héritière d'Athènes, dans le domaine du savoir et de la sagesse. Même si son nom est inconnu du grand public, comment ne pas rappeler l'oeuvre du dominicain Vincent de Beauvais (vers 1190-1264)? A la demande du roi, il composa en vingt ans une gigantesque encyclopédie où sont compilées de façon méthodique toutes les connaissances, essentiellement livresques, que ses vastes lectures lui ont permis d'acquérir. Tel est le Speculum majus (le « Grand miroir»), divisé en trois Specula : le «miroir de la nature», le miroir de la doctrine w et le « miroir de l'histoire». Le souci pédagogique y est évident, ne serait-ce que par l'insertion de sommaires et aussi, pour différents articles, par le recours à l'ordre alphabétique. L'infatigable dominicain, qui devait disposer d'une petite équipe de religieux, est aussi l'auteur

d'un traité destiné à consoler Saint Louis de la mort d'un de ses fils et d'un autre, dédié à la reine Marguerite, destiné à la formation du futur Philippe III le hardi. Nécropole royale, l'abbaye de Saint-Denis connut alors de nombreuses transformations. Comme l'écrit Guillaume de Nangis, après avoir reçu l'approbation du pape et les encouragements du roi et d'une foule de grands personnages, l'abbé Eudes Clément put commencer la rénovation de son monastère qui, par ailleurs, demeura plus que jamais le lieu où s'élaborait la mémoire officielle de la royauté française. Le terme de mécénat pour décrire l'action de Saint Louis dans le domaine des arts ne convient certes pas, ne seraitce que parce que les architectes, les peintres, les orfèvres ou les compositeurs n'avaient pas le statut qu'ils devaient acquérir en France au plus tôt à partir de la fin du XIV» siècle. Au XIII» siècle, en revanche, ni sacre de l'artiste ni sacre de l'écrivain. Les érudits ont le plus grand mal à repérer leurs noms, au détour de tel document d'archives. Encore des incertitudes subsistent-elles: quelles constructions attribuer au maître maçon Pierre de Montreuil? Mais après tout, peu importe le vocabulaire utilisé: ce qui compte, c'est que, pour des motifs religieux, le roi finança avec profusion des réalisations redevenues admirables, après un temps de défaveur à l'époque classique. Le siècle de Saint Louis » fut aussi celui des cathédrales. Il n'est que de songer à la SainteChapelle du palais, destinée à servir d'écrin aux reliques achetées à grands frais par Saint Louis, pour le salut de sa personne, de sa famille, de la France - un authentique investissement en vue d'enrichir le patrimoine spirituel du royaume. Dans cet admirable cadre de verre et de pierre, toute une liturgie chantée put se déployer, s'appuyant sur de précieux manuscrits enluminés. Saint Louis était sans doute indifférent au développement de la littérature profane. Peut-être, malgré son sens de l'humour, se méfiait-il de la truculence des fabliaux et de la verve railleuse qui traverse les différentes «branches » du Roman de Renart. Inversement, le fait qu'il ait choisi pour un de ses fils le prénom de Tristan est là pour montrer qu'il était sensible aux romans de la Table ronde. L'expression o siècle de Saint Louis» ne provient pas seulement de médiévistes soucieux de compenser un sentiment d'infériorité par rapport aux historiens d'autres périodes plus glorieuses: tout bien pesé, elle est topique si l'on admet que ce roi, dans les limites matérielles et les contraintes mentales propres à son temps, qui était tout sauf relativiste, chercha à promouvoir le vrai, à répandre le bien et à faire admettre la valeur salutaire et sacrée du beau. Une époque lumineuse, ordonnée, où la foi et la raison s'unissaient pour glorifier Dieu et louer son oeuvre dans toutes ses dimensions.

Quel souvenir laisse-t-il? 'est au pape Boniface VIII, dans la bulle de canonisation Gloria, laus, datée d'Orvieto le 11 août 1297, précédée par deux éloquents sermons, qu'il revint, au terme d'un quart de siècle d'enquêtes et de témoignages, dont il subsiste d'importants fragments écrits, d'évoquer sa pieuse vie, ses bonnes oeuvres, ses héroiques vertus. Ille fit en termes choisis, parfois lyriques. Le message commun à ces trois textes est que Saint Louis fut un véritable roi, qui sut se gouverner lui-même et gouverner ses sujets. ail maintint en paix son royaume, le savent tous ceux qui ont vécu cette époque. Il construisit à grands frais des monastères, des hôpitaux, des églises, il fit un bon usage de ses richesses. Ainsi il dotait les jeunes filles pauvres, envoyait des secours aux provinces où sévissait la disette, était rempli d'une compassion active pour les malades. Il fut un défenseur de la foi, expulsant les hérétiques de son royaume. Quant aux deux croisades, elles sont surtout l'occasion pour le pape de rappeler son humiliante captivité en terre infidèle, alors que son entourage le poussait à regagner la France en laissant des otages jusqu'au paiement intégral de sa rançon, les conversions qu'il aurait opérées «par la persuasion de sa parole et l'exemple de sa vie», et le fait que, possesseur d'un riche royaume, il le quitta à deux reprises, malgré les avis contraires, abandonnant tout pour suivre le Christ (comme saint François d'Assise dans un autre registre), car il formulait les voeux les plus ardents pour «l'accroissement de la foi catholique et la libération de la Terre sainte». L'année suivante, le 25 août 1298, eut lieu à Saint-Denis I'» élévation de son corps, puisqu'il était désormais

C

HUMILITÉ Le roi Saint Louis donnant à manger aux pauvres et leur lavant les pieds, in Les Grandes Chroniques de France de Charles V, vers 1370-1379 (Paris, BnF).

une relique. A cette occasion, un certain Jean de Samois fit l'éloge de sa loyauté. Ainsi le rapporte Joinville, pour lequel Saint Louis aurait mérité d'être canonisé non pas seulement comme confesseur mais comme martyr, lui dont la mort fut une imitation de la Passion du Christ. Léger regret, léger reproche. En dépit de l'échec de ses entreprises outre-mer, qui, sans résultat tangible, avaient coûté beaucoup d'argent et fait quantité de victimes parmi les chrétiens, il laissa un souvenir lumineux. On parla du « bon temps de monseigneur Saint Louis», de la bonne et stable monnaie qu'il avait fait frapper. Les descendants des serfs qu'il avait affranchis, notamment dans la région parisienne, durent bénir sa mémoire. Il fut réputé l'un des patrons célestes de la France et bien sûr l'insigne protecteur de sa lignée, à laquelle l'esprit et la pratique de son gouvernement furent proposés en modèle. Autour de sa tombe

fleurirent des miracles. Sa renommée fut d'autant plus reconnue que les générations suivantes éprouvèrent bien des malheurs : excès de la fiscalité royale, guerre de Cent Ans, peste noire... Il faut dire que, précisément jusque vers 1270-1280, la conjoncture économique lui fut plutôt favorable: accroissement de la population et de la production agricole, croissance urbaine, essor du grand commerce (les foires de Champagne et de Brie). Pas de grande calamité naturelle. Saint Louis en bénéficia, sans en être directement responsable, sinon par son constant souci de faire régner dans sa terre la paix, l'unité et la concorde./—

Professeur émérite de l'université Paris-IVSorbonne, Philippe Contamine est spécialiste de la guerre, du pouvoir et de la noblesse à la fin du Moyen Age. II est notamment l'auteur de La Guerre au Moyen Age (PuI 2003) et de Histoire de la Francs politique, tome 1:

le Moyen Age (Points, « Points Histoire», 2006).

DICTIONNAIRE

Par Aude Paris Illustrations Patrick Dallanegra

Le. mene la

Saint danse

Famille omniprésente, amis fidèles et ennemis valeureux : ils ont contribué / a ecrire le règne de Saint Louis.

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BLANCHE DE CASTILLE -

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(1188-1252)

Subitement propulsée sur le devant de la scène politique alors qu'elle n'était encore qu'une jeune mère, Blanche parvint, non sans difficulté mais avec passion et persévérance, à laisser à son fils Louis, héritier de la couronne, un royaume prospère et apaisé. Fille du roi Alphonse VIII de Castille et petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine, nièce de Jean sans Terre, sans cesse aux prises avec les grands féodaux qui briguent domaines et privilèges et l'affublent du surnom hostile d'< étrangère », Blanche de Castille fut une actrice majeure de la perpétuation du pouvoir royal et de sa légitimité. Cette entreprise d'unification et d'affermissement se heurte aux résistances des grands seigneurs tels que le comte de la Marche ou encore Pierre Mauclerc. Face à l'immensité de la charge, elle s'appuie sur les précieux conseils des vainqueurs de Bouvines, comme Michel de Harnes, et de tous ceux qu'elle sait fidèles à la mémoire de Philippe Auguste et de son défunt mari. Pendant les huit années de régence, Blanche essuie de nombreuses critiques qui ne sont que le reflet de l'atmosphère délétère qui règne au palais lorsque le pouvoir ordinaire est suspendu. C'est une femme pieuse et droite, d'une exigence et d'un courage à la hauteur de sa charge. Méfiante à l'égard de sa bru Marguerite, Blanche se montre parfois impitoyable, arrachant son fils aux bras de sa femme pour lui rappeler les nécessités où le mettent les affaires du royaume. Jalousie ou sens \\ aigu des responsabilités? Il semble que les deux soient mêlés tant Blanche aimait son enfant devenu • ) roi et tant elle avait à coeur le bien et la grandeur de son pays d'adoption. Elle s'éteint le 27 novembre 1252, épuisée et meurtrie par le départ de Saint Louis en croisade.

73 LOUIS VIII (1187-1226) Louis VIII, surnommé «le Lion » à la bataille de la Roche-aux-Moines qui opposa les troupes du royaume de France àiean sans Terre, le 2juillet 1214, connut l'un des règnes les plus brefs de l'histoire de la monarchie capétienne. Fils de Philippe Auguste et d'isabelle de Hainaut, il descendait à la fois des Capétiens et des Carolingiens. Sacré en août 1223, il s'empressa de poursuivre la conquête de la Guyenne entreprise du vivant de son père en s'emparant des dernières possessions anglaises - notamment le Poitou, l'Aquitaine, la Saintonge, le Périgord et l'Angoumois -, ne laissant à Henri III que Bordeaux, la Gascogne et les îles Anglo-Normandes. Louis VIII épousa en 1200 la nièce du roi Jean d'Angleterre, Blanche de Castille. Cette union politique scellait le traité de paix entre Philippe Auguste et Jean sans Terre. Louis le Lion était un homme droit et au caractère affirmé qui sut en seulement trois années de règne imposer sa marque et consolider les victoires de ses prédécesseurs. II avait une haute idée de sa charge et fut un modèle de courage pour le jeune Louis IX. Il mourra, sans doute de la dysenterie, au château de Montpensier, 2 avant d'avoir pu achever la conquête du Languedoc et résoudre définitivement la crise albigeoise. g)

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ROBERT D'ARTOIS (1216-1250) Robert est le frère le plus proche de Saint Louis, de deux ans son cadet; ils furent élevés ensemble au Palais royal C'est un enfant plein de vie et un jeune homme fougueux et débordant d'ambition. En 1237,11 reçoit le comté d'Artois en apanage en même temps que l'ordre de chevalerie, et épouse Mathilde, fille du duc de Brabant et de Matie de Souabe, lors d'une magnifique cérémonie à Compiègne. Malgré leurs caractères très différents, Louis IX porte à son petit frère une grande affection. Robert participe à la première croisade. C'est sans doute le récit de sa mort, dramatique et spectaculaire, qui illustre le mieux sa personnalité. En février de l'année 1250, les croisés approchent de la forteresse de Mansourah mais ne peuvent l'atteindre qu'en franchissant un fleuve capricieux, le Bahr el-Saghir. Robert s'élance le premier et, malgré les recommandations du grand maître du Temple, Guillaume de Sonnac, et du roi lui-même, il pénètre dans la ville avec cent cinquante de ses chevaliers sans attendre le reste de rarmée. Après avoir surpris le sultan Fakhr al-Din dans son bain. Robert et ses hommes sont assaillis par une volée de flèches des arbalétriers sarrasins. Le jeune comte d'Artois, que les Sarrasins ont pris pour Saint Louis en raison de sa cotte d'armes semée de fleurs de lys, succombe à ses blessures. Il meurt ainsi comme il a vécu, victime de son imprudence et de sa témérité.



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ISABELLE DE FRANCE (1225-1270) Unique soeur de Saint Louis, de onze ans sa cadette, Isabelle est une enfant intelligente et docile, très bien connue grâce au portrait qu'en a dressé de son vivant Agnès d'Harcourt, l'une de ses dames d'honneur: Spirituelle et enjouée, elle suscite une affection sincère de tout son entourage, en particulier de Saint Louis, qui lui est très attaché. Elle était si frêle qu'un valet venu défaire son lit pour un voyage de la Cour n'y distingua pas la petite forme encore emmitouflée dans les draps et sentit son fardeau se mouvoir, à la grande joie de la Cour. Attentive au sort des plus miséreux et tout à sa contemplation, Isabelle refusa d'épouser Conrad, fils de l'empereur Frédéric Il, et, avec l'aide de Saint Louis, fit construire le monastère de Longchamp dans la Ibrét de Rouvray, près de Paris, pour y accueillir des clarisses. Agnès d'Harcourt la qualifia de «miroir d'innocence» et de «lys de chasteté». Elle fut pour Blanche et Louis IX un appui et une joie quotidienne, les assistant de son attention et de sa délicatesse jusqu'aux derniers instants. Après la mort de Blanche, Isabelle se retira dans une petite maison près de Longchamp où elle finit ses jours, se consacrant à la prière sans avoir jamais prononcé de voeux religieux.

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LPHONSE DE POITIERS (1220-1271) lomrné ainsi en hommage à son grand-père de Castille, glorieux vainqueur de r bataille de Las Navas de Tolosa, Alphonse est le deuxième petit frère de Saint Louis. )e nature fragile et sensible, c'est un enfant chétif mais très vif d'esprit. Au contraire le son frère aîné Robert, il aime la lecture et la contemplation. Il fut marié à l'âge le 21 ans à Jeanne de Toulouse, fille du comte de Toulouse, à l'initiative de la reine lanche qui espérait tirer ainsi un trait définitif sur la querelle albigeoise. Alphonse st un homme très cultivé, passionné d'histoire. On lui doit une grande chronique le France, commandée à un ménestrel du Poitou qui la compose à partir des ompilations latines des abbayes. L'histoire a retenu le faste qui marqua son investiture omtale, le 24 juin 1241, à Saumur, la «Cour sans pareille», à la mesure de l'importance lue Saint Louis accordait à une cérémonie consacrant l'appartenance des terres lu Poitou au royaume de France et non plus à la couronne anglaise. Lors du premier épart en croisade en 1248 Alphonse demeure une année auprès de sa mère afin le l'assister dans les affaires du royaume, puis rejoint les croisés à Damiette et participe la prise de Mansourah en février 1250. Fait prisonnier puis libéré par les soins du roi, dphonse répondra malgré sa santé déclinante à l'appel de la seconde croisade de Saint ouis et mourra d'épuisement et de maladie quelques mois après lui, sur le chemin lu retour. Il laisse le souvenir d'un homme sage et courageux, un modèle de chevalerie,

et de la comtesse Béatrice de Savoie, apportait avec ses ménestrels la fantaisie et la fraîcheur de son jeune âge au Palais royal. En 1234, elle épouse Louis IX, qui, à 20 ai tente de s'affranchir de l'influence maternelle pour

et sensible, passionnée de musique et de poésie. Souvent mise à l'écart par sa belle-mère Blanche de Castille

un rôle considérable dans le rapprochement entre Louis IX et Henri Plantagenêt, plaidant la cause de la maison

Egypte à trois enfants et parvient à persuader les Italiens de ne pas abandonner la ville de Damiette alors que

Henri n'avait que 9 ans lorsqu'il monta sur le trône, succédant à Jean d'Angleterre dans un contexte de troubles politiques dominé par

afin d'assurer sa légitimité à régner sur un royaume rongé de l'intérieur par l'insurrection des grands. Ses relations avec hérite d'un conflit long de plusieurs décennies qui oppose les deux maisons pour la possession de la Normandie, de la Bretagne, du Maine et de l'Anjou. Ayant perdu à Bouvines la plupart de ces terres disputées, Henri crut pouvoir profiter pendant la première partie de son règne des dissensions entre les grands vassaux de France, mais qui entend préserver le domaine hérité de Philippe Auguste et de Louis VIII. Henri est un homme profondément croyant, très attaché à la fbi de ses pères comme le fut Saint Louis. D'un tempérament plutôt

par les alliances contractées par les deux rois avec deux filles du comte de Provence.

ÉLÉONORE DE PROVENCE (1223-1291) Un ménestrel de la cour de Provence avait un jour prédit aux quatre filles du comte qu'elles épouseraient quatre rois. Soeur cadette de Marguerite, Eléonore est une fleur de Provence, la deuxième fille du comte Raimond Bérenger et de Béatrice de Savoie, elle-même réputée pour sa grande beauté. Elle épouse le jeune roi Henri III d'Angleterre le 14 janvier 1236, à Canterbury, et lui donnera cinq enfants. Bénéficiant d'un grand ascendant sur lui dès le début de son règne, Eléonore joua à plusieurs reprises un rôle similaire à celui assumé par Marguerite auprès du roi de France. Une abondante correspondance entre les deux soeurs éclaire à bien des égards la teneur des relations toujours délicates entre les deux pays. Gracieuse, pleine de charme et vive d'esprit, Eléonore sait toucher le coeur de son mari et influencer ainsi des décisions politiques. Malgré son attachement à Marguerite, elle défend avec vigueur les intérêts de son royaume d'adoption, notamment à l'occasion de pourparlers avec Saint Louis au sujet des domaines confisqués par Philippe Auguste.

THIBAUD DE CHAMPAGNE (1201-1253) Personnage haut en couleur, souvent cité dans les chroniques du Xlll siècle, Thibaud, comte de Champagne, est surtout connu pour avoir été le soupirant éconduit de la reine Blanche,à laquelle il dédia nombre de ses poèmes et chansons. La passion qu'on lui a prêtée pour la régente ne fut sans doute jamais réciproque, même si elle put servir de prétexte aux barons frondeurs pour s'en prendre à la réputation de la reine. A tel point qu'elle s'exhiba un jour en chemise devant toute la Cour, réunie sur son ordre, afin de démentir une soi-disant maternité illégitime. Au-delà des quolibets et des moqueries dont il fut souvent l'objet et qu'il suscita malgré lui, Thibaud de Champagne fut l'un des personnages les plus raffinés qui aient vécu dans l'entourage de Saint Louis. Il nous a légué une oeuvre abondante et d'une grande sensibilité, et a contribué, encouragé par les femmes de la Cour et dans le sillage de la reine Marguerite, à l'essor de la littérature courtoise et lyrique dans les milieux érudits de son temps. Partagé entre ses ambitions politiques et son attachement à Blanche, le comte de Champagne sera tantôt un rival tantôt un allié pour le pouvoir royal, mais finira le plus souvent par céder aux élans de son coeur plutôt qu'à la tentation de l'orgueil féodal. Après avoir abandonné Louis VIII devant Avignon, le privant ainsi d'une victoire aisée, il promit de racheter sa conduite passée et de partir servir en Terre sainte. g)

FRÉDÉRIC lI (11941250) Surnommé «stupor mundi» par les grands de son temps, l'empereur Frédéric de Hohenstaufen était doté d'un physique imposant et d'une très haute estime de lui-même. Célèbre pour son excentricité, cet homme épris de philosophie, d'arts et de sciences, fascine par ses contradictions. Instigateur de liens très étroits entre les pays d'Europe occidentale et les régions d'Orient, il symbolise l'hybridation des deux cultures. Elevé en Italie méridionale et imprégné de l'héritage de la domination arabe en Sicile, l'empereur connaissait depuis toujours les moeurs orientales. Il revint de croisade en Italie, en mai 1229, avec une garde de Sarrasins pour lui-même et une autre composée d'eunuques maures pour sa femme, ainsi que des astrologues arabes qu'il consultait avant chacune de ses entreprises. Frédéric connut au long de son règne certains succès diplomatiques mais aussi de nombreux démêlés avec les papes Grégoire IX et Innocent IV, conflits que Saint Louis fut appelé à arbitrer à plusieurs reprises. L'empereur dénonçait l'ambition et l'avarice de l'EgJise de son temps, ce qui lui valut d'être excommunié au mois de juillet 1245 par le pape Innocent IV. Dans une lettre pleine d'emphase et d'exaltation, il appela Louis IX à rallier sa cause et à se méfier à son tour de Rome et de ses desseins pernicieux, largement détournés à son sens de la charité originelle prônée par lEvangile.

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INNOCENT IV (PAPE DE 1243 À 1254) Sinibaldo de Fieschi accéda au pontificat en 1243. Moins intransigeant que son prédécesseur Grégoire IX. il fut pourtant perçu par les souverains de son époque comme un homme ambitieux et entêté, préoccupé par la liberté et l'indépendance de l'Eglise de Rome face aux autres pouvoirs temporels. La politique d'innocent IV illustre bien la délicate intrication des pouvoirs temporel et spirituel qui caractérise l'exercice de l'autorité de I'Eglise au Moyen Age, et amènera Saint Louis à publier, en 1268, une pragmatique sanction, c'est-à-dire une ordonnance protégeant le temporel des églises du royaume contre des contributions démesurées réclamées par I'Eglise de Rome. Dès le début de son pontificat, Innocent IV entérine à Lyon la décision de Grégoire IX de déposer et d'excommunier l'empereur Frédéric, réveillant ainsi les récentes tensions entre l'Empire et le Saint-Siège. C'est ensuite à Cluny que le pape Innocent IV rencontra Saint Louis, en novembre 1245. Malgré la fermeté du roi sur les sujets touchant à l'administration politique du royaume et sa réticence à prendre parti dans la querelle qui déchirait depuis bientôt deux décennies Rome et l'Empire, il fut reconnaissant au pape de lui avoir préparé le terrain dans sa lutte contre l'expansion des Tartares qui menaçaient de déferler sur l'Europe; ils restèrent donc en bons termes.

JOINVILLE (V. 1224-1317) Jean de Joinville est te principal biographe du règne de Louis IX. Le roi le remarque lors de l'adoubement de son frère Alphonse à Saumur et le prend à son service. Joinville était un homme avisé, avenant et bien bâti, qui connaissait la poésie et avait l'esprit vif mais fkair grand cas des beaux discours. le Champagne devint vite pour plus qu'un simple compagnon. itié, et c'est une amitié précieuse que le pouvoir isole. Confident soutien, il ne flagorne pas et lui affection sincère, dans les bons )ments.Joinville est un homme n conseiller. Lors de la première DUis, il sait ainsi trouver les mots cre le commandeur du Temple er les clés du coffre renfermant ordre, nécessaire au rachat des us à rançon par les Mamelouks. Saint Louis, à l'instar du comte pas quitter la Terre sainte avant 12000 captifs restés en Egypte. vis de tous les autres conseillers ue de ses frères eux-mêmes, il a e de porter haut la cause de ses nons d'armes prisonniers. C'est nment grâce à ses témoignages aint Louis est canonisé en 1297.

LE SULTAN BAYBARS (1223-1277) Baybars, dont le nom signifie « prince panthère», est un Mamelouk. Arrachés à leurs familles dès leur plus jeune âge, les Mamelouks étaient des esclaves des plaines du Caucase. Ils étaient formés au maniement du sabre et de l'arbalète, et composaient une armée d'élite attachée au service du sultan. Précédé d'une réputation d'invincibilité, Baybars joua à Mansourah, en 1250, un rôle décisif de démoralisation des armées croisées. Ce jour-là, dès que les Francs eurent pénétré dans la ville sans y rencontrer d'abord de résistance, c'est lui qui reprit en main les Mamelouks repliés et fit massacrer les chevaliers du Temple de l'avant-garde qui avaient franchi le Bahr el-Saghir, au premier rang desquels le comte dArtois et le comte de Salisbury. C'est lui aussi qui organise les jours suivants la riposte des Mamelouks contre les croisés installés devant Mansourah, ayant recours au tu grégeois qui terrorisait les Occidentaux. Cette bataille fut remportée par Saint Louis mais, vaincus par le désespoir, la famine et la maladie, les croisés durent battre en retraite quelques semaines après. En 1260, Baybars prit le pouvoir en Egypteen faisant assassiner le sultan. En 1263, il avait soumis cinq royaumes clés: l'Egypte, Jérusalem, Alep, l'Arabie et la Syrie, et s'était débarrassé des quatorze descendants de Saladin. Il prit la Galilée et fit raser les églises de Nazareth et du mont Thabor et, en 1265, s'empara de Césarée, réputée imprenable. Saint Louis reconnaissait en lui un grand homme de guerre, capable de retourner ses hommes au gré de ses ambitions et de penser des stratégies redoutables.

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Heureux comme Sa Louis 'Pans Par Philippe de Saizieu

A l'instar du royaume de France, Paris a connu au « bon temps de Monseigneur Saint Louis)) un véritable âge d'or, son premier « Grand Siècle».

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our le Paris de Saint Louis, tout avait commencé par un o tumulte t.. La mort prématurée de Louis VIII avait mis à malle fragile héritage capétien légué par Philippe Auguste. Face aux vassaux avides de revanche, la régente sut éprouver d'emblée la fidélité du peuple envers son jeune roi : en 1227, bloqués par les barons coalisés à Montlhéry au coeur même des terres capétiennes, le roi enfant et sa mère ne doivent leur salut qu'à l'intervention des Parisiens, accourus en armes à l'appel de la reine. Sous les vivats de la foule, les souverains se mettent à l'abri des puissants murs de Paris. Vox populi, vox Dei; la chevauchée triomphale de Montlhéry, éclatante manifestation de ferveur populaire, marquera durablement le roi. Il saura payer en retour la fidélité de sa bonne ville.

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Une ville en pleine expansion Tel est le Paris dans lequel entre le jeune Louis IX: ville bouillonnante, dont les récentes murailles (5 kilomètres de long, 77 tours cylindriques) et l'imposante forteresse du Louvre, dressées par Philippe Auguste contre la menace anglonormande, soulignent la puissance. Son dense lacis de ruelles étroites est depuis peu dominé par l'imposante silhouette de la nouvelle cathédrale en cours d'achèvement. Hommage magnifique à la Mère de Dieu, le monument alors le plus grandiose de la chrétienté médiévale manifeste, aux yeux des Flamands, Bretons, Anglais, Lombards et autres nations qui affluent sur les rives de la Seine, le prestige de la ville et le génie du pays de France - notre actuelle fie-de-France. Chacune des rives de la Seine a déjà son caractère propre. Deux fondations de Louis VI, au début du Xlle siècle, en ont scellé le destin : le marché des Champeaux, l'ancêtre des Halles, autour duquel se développe la rive droite, rive active; l'abbaye de Saint-Victor (à l'emplacement

actuel de la faculté de Jussieu) consacre, par son rayonnement intellectuel, la vocation de la rive gauche, rive spéculative. Guy de Bazoches oppose, dans son Eloge de Paris. le Grand Pont, reliant l'île de la Cité à la rive droite, « large, riche, commerçant, théâtre d'une activité bouillonnante», au

Petit Pont, donnant sur la rive gauche, «où les dialecticiens se promènent en discutant..

Signe de l'impressionnante vitalité parisienne, sa population double tous les quarante ans, passant de 25000 habitants en 1180 à plus de 200000 à l'aube du XIV» siècle. La première ville d'Occident est deux fois plus peuplée que Venise ou Milan, quatre fois plus que Gand, Londres ou Bruges. L'urbanisation galopante dévore les espaces laissés vacants au sein des remparts; à la fin du Xllle siècle, le bâti, plus dense que jamais, déborde largement les murailles. Les nombreux seigneurs laïcs ou religieux lotissent leurs censives, dans l'enceinte ou hors les murs. Le promeneur attentif peut encore aujourd'hui lire certaines de ces initiatives dans la géographie urbaine : aux confins des III» et IV» arrondissements, de la rue des BlancsManteaux à la rue des Gravilliers, le réseau viaire orthogonal trahit les programmes d'urbanisation des domaines du Temple et du puissant prieuré clunisien de Saint-Martin-des-Champs (la villeneuve du Temple et le bourg Saint-Martin). A l'extrémité ouest de l'île de la Cité, le Palais royal, lieu de continuité du pouvoir depuis la fin de l'Empire romain, est désormais la résidence principale des Capétiens. Ceints de murs, les bâtiments, dont la Grande Salle, principal espace public, sont pour la plupart issus des remaniements de Robert le Pieux, deux siècles plus tôt. Le quadrilatère palatial est dominé par la grosse tour cylindrique édifiée par Louis VI, â laquelle fait écho, sur l'autre rive de la Seine, le puissant donjon du Louvre. Le logis royal, à l'ouest, donne sur un jardin, théâtre de quelques-uns des actes majeurs du règne: en 1259, Henri 111

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f11)'i swii I GRANDE OEUVRE RELIQUAIRE A gauche : procession du clergé transportant la couronne d'épines allant à la rencontre de Saint Louis à Paris, in Le Livre des merveilles du monde, de Jean de Mandeville, vers 1410 (Londres, The British Library). Au centre la Sainte-Chapelle sur 111e de la Cité, à Paris, avec la statue de Saint Louis dans la chapelle basse. Ci-dessus: les ordres mendiants refusant des pains en offrande, in La Bible moralisée dite Oxford-Paris-Londres, vers 1 235-1 245 (Paris, BnF).

d'Angleterre y prête hommage au roi de France, signant là la fin de la première guerre de Cent Ans, née du remariage d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri Plantagenêt; en 1267, Louis IX y adoube son fils Philippe. C'est encore dans son jardin que le roi, comme sous le chêne de Vincennes, reçoit habituellement les doléances de son peuple. Autour de lui gravite toute une curie regis dont les attributions s'étendent dans les domaines financier et judiciaire, à mesure que le pouvoir central s'affirme. Contre les vieux bâtiments robertiens, de nouvelles constructions (dont seule subsiste la tour Bonbec) s'élèvent au nord et à l'est pour abriter une administration en plein développement. C'est alors que naît le parlement de Paris, spécialisé dans les affaires de justice, et dont les actes sont consignés dans des registres dès 1254. L'apport le plus spectaculaire et durable de Saint Louis au palais est l'édification en son coeur de la Sainte-Chapelle, commencée en 1241, consacrée en 1248. La double chapelle palatine, hôte des reliques de la Passion achetées entre 1239 et 1241 à l'empereur latin de Constantinople, domine de sa silhouette élancée la cité médiévale, et fait pendant à la masse de Notre-Dame, à l'est. Les chanoines desservants sont logés contre le rempart méridional. Philippe Auguste avait fixé à Paris le Trésor, confié à la garde des Templiers en leur forteresse au nord de la ville, ainsi que les archives de la monarchie, qui suivaient jusqu'alors les déplacements du souverain. Saint Louis sacralise le dépôt des archives, le Trésor des Chartes, mémoire du royaume, en l'installant aux abords immédiats de la Sainte-Chapelle. Roi réformateur, roi administrateur, Saint Louis s'inscrit dans

une longue tradition de souverains législateurs, rois de l'écrit, qui se perpétuera avec Philippe le Bel et Charles V. »L'acte écrit authentique, souligne Jacques Le Goff, devient un objet précieux, à l'instar de l'orfèvrerie. »

Les institutions se sédentarisent. Le roi, habituellement à Paris, n'en reste pas moins itinérant, en ses nombreuses résidences le long de la Seine et de l'Oise, de Vemon à Corbeil et Fontainebleau, de Melun à Compiègne et Senlis. Trois d'entre elles jouissent d'une faveur particulière : Vincennes, encore un modeste manoir avant sa transformation complète par Charles V en ville forte, Saint-Germain-en-Laye dont subsiste la Sainte-Chapelle, précurseur de celle de Paris, et Pontoise, où le roi malade prendra la croix en 1244.

Le siège de l'élite politique «L'irrésistible ascension » du pouvoir monarchique depuis Philippe Auguste contribue à faire de Paris la véritable ce put regni, capitale du royaume. Le prestige royal s'accroît; les puissants se rapprochent du trône. Princes et prélats se doivent désormais de posséder un hôtel à Paris. Des miniatures médiévales permettent de nous figurer ces vastes et luxueuses résidences disparues, des villes à elles seules» dit Jean de Jandun dans son Traité des louanges de Paris (1323). Les grands profitent des terrains encore disponibles à l'intérieur de l'enceinte, ou s'installent dans les faubourgs. L'hôtel de Charles d'Anjou laisse son nom à la voie qu'il borde, la rue du Roi-de-Sicile; Alphonse de Poitiers, homme le plus riche du royaume, réside près du Louvre (hôtel dit de 'l'hôte riche», communément appelé »d'Autriches), dans la prospère paroisse de Saint-Germain- 1)

VOX POPULI. VOX DEI Ci-dessus: la chapelle haute de la Sainte-Chapelle, qui abritait la couronne d'épines du Christ conservée aujourd'hui à Notre-Dame de Paris. Page de droite, en haut: les Parisiens escortent Blanche de Castille et Saint Louis assiégés dans Montlhéry, pour les ramener à Paris, en 1227, gravure d'après Durand, anonyme, 1868.

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l'Auxerrois. Les ecclésiastiques, abbés et évêques, ont une nette préférence pour la rive gauche, siège de la jeune et florissante université. Les alentours de Saint-Germain-des-Prés connaissent un premier âge d'or: des banquiers siennois s'y installent; Thibaud de Champagne, gendre du roi, y établit son hôtel de Navarre. Cette fureur édilitaire princière s'accroîtra dans la seconde moitié du Mille siècle et connaîtra son apogée vers le milieu du XlV.

(in monarque réformateur

Au début du Xllle siècle, le mouvement communal, initié un siècle plus tôt, culmine : les villes, foyers économiques majeurs en ces temps de grandes foires et des premiers réseaux bancaires, s'émancipent des tutelles seigneuriales et conquièrent leur autonomie administrative sous le regard bienveillant des monarques. Paradoxalement, la première ville du royaume, si proche de son seigneur le roi, tarde à se doter de sa constitution municipale. Mais le roi prud'homme a la mémoire longue. «Il me souvient bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui m'aidèrent contre les barons quand je fis nouvellement couronné », dit-il (Enseignements de Saint Louis à son fils).

Grand réformateur, il entreprend à son retour de croisade (1254) de moraliser l'administration de ses domaines, par des ordonnances et des enquêtes. Il s'applique à faire des villes royales des modèles de gestion et les meilleurs relais de son pouvoir. Les ordonnances de 1262 réorganisent en profondeur les finances urbaines et imposent aux maires d'aller une fois l'an, à la SaintMartin. à Paris, rendre compte de leur conduite des affaires.

L'action réformatrice touche plus particulièrement Paris, la ville royale par excellence. La grande métropole de l'Occident rencontre de sérieuses difficultés. Sa croissance démographique exponentielle s'accompagne de profonds déséquilibres. La criminalité explose, la corruption est diffuse et la cité royale est devenue l'une des moins sûres du royaume. L'incertitude des attributions nourrit de nombreux conflits de juridiction entre officiers royaux et bourgeois, entre le roi et l'évêque, coseigneurs dans l'île de la Cité et la rive droite. Louis IX, le roi dévot, impose définitivement la primauté du temporel royal sur le temporel ecclésiastique et étend son droit de haute justice, y compris sur les terres de l'évêque. Il crée un guet royal, chargé de la sécurité de la ville, met fin à la vénalité de la charge de prévôt royal, source de bien des abus: l'officier, ancêtre de nos préfets de police, sera désormais rétribué par le roi, ses attributions redéfinies. Etienne Boileau, nommé par le roi en 1261, assainit la ville, réorganise les corporations, met par écrit leurs coutumes en un Livre des métiers (1268), qui servira de base réglementaire pendant cinq siècles. Parallèlement, la commune de Paris finit de se structurer: la hanse des marchands de l'eau, la riche corporation des armateurs de la Seine, élit parmi ses membres un prévôt des marchands, chargé des affaires économiques de la ville. Cité du plus grand roi de la chrétienté, «roi des rois terrestres ', selon le chroniqueur anglais Matthieu Paris, la capitale vit tout au long du siècle une prodigieuse floraison artistique et impose à l'Europe son goût. Enlumineurs, orfèvres, ivoiriers et autres artisans suscitent l'admiration, tandis que les merciers logés au sein même du palais de la Cité, dans

la galerie reliant les appartements royaux à la SainteChapelle, alimentent un marché de l'art extrêmement actif. Né un siècle plus tôt près des rives de la Seine, l'art que l'on dira bien plus tard « gothique w - on l'appelle alors l'art français, opus francigenum - atteint son apogée en sa phase rayonnante. Dans l'exploration des nouvelles potentialités architecturales, Paris prend la meilleure part. Le chantier interrompu de Saint-Denis reprend en 1231. La gardienne des regalia - les attributs de la royauté - et de la mémoire dynastique (sa nécropole est entièrement restructurée dans les années 1260) donne encore une fois le ton des dernières innovations. Les murs s'évident toujours plus, la lumière transfigure la matière.

Une vocation de bâtisseur Les rois de pierre de Notre-Dame se sont penchés sur le berceau du souverain, les vitraux de Chartres ont illuminé les orages du début du règne, l'ange de Reims lui sourit à son départ en Terre sainte. Contemporain de ces grands chantiers, Saint Louis participe pleinement à l'immense élan architectural du siècle des cathédrales. Sa vocation de bâtisseur lui est-elle venue à l'âge de 15 ans, lorsque, en 1229, accomplissant le voeu de son père Louis le Lion, il a lancé le chantier de l'abbaye de Royaumont et s'est fait simple manoeuvre, portant des pierres avec les moines? Tout au long de son règne, rapporte Joinville, le roi «enlumine son royaume de la quantité de couvents qu'il fait», et finance d'innombrables chantiers religieux ou hospitaliers. Soucieux des plus démunis, il agrandit considérablement l'Hôtel-Dieu, au pied de Notre-Dame, et fonde hors les murs, à proximité du Louvre, l'hôpital des Quinze-Vingts, dont le nom fait référence à sa capacité de trois cents lits. L'usage des plans à échelle réduite se généralise et les architectes dessinateurs sortent de l'anonymat. La délicate orfèvrerie de l'art gothique, art des lys, art des roses, transforme les églises en d'admirables reliquaires sous la conduite des architectes parisiens Jean de Chelles, Pierre de Montreuil ou Robert de Luzarches. L'épitaphe de Pierre de Montreuil lui rend un insigne hommage, le proclamant « doctor lathomorum «, docteur des maçons, égal des grands maîtres de l'université.

JOYAUX Ci-contre: la couronne de Saint Louis, école française. XIII" siècle (Paris, musée du Louvre).

La grande oeuvre royale, la Sainte-Chapelle, a été édifiée en un temps record (1241-1248). Le nouveau Salomon a entendu offrir â son Seigneur en cette nouvelle Jérusalem un temple à sa gloire, somptueuse châsse des instruments de la Passion (les clous, la croix, la couronne d'épines). La chapelle privée du roi, «lieu de sa dévotion la plus profonde» (Le Goff), élance son rêve de verre et de lumière. Les immenses verrières, autour des figures vétérotestamentaires, célèbrent le sacerdoce royal et la fonction monarchique selon le saint roi. L'émulation au superlatif entre pouvoirs royal et ecclésiastique nous lègue des chefs-d'oeuvre toujours admirés de l'art rayonnant: en réponse à l'action royale, les chanoines de NotreDame commandent dans les années 1250 de nouvelles façades aux transepts de la cathédrale, pourtant à peine achevés. Cette création continue touche la plupart des paroisses et édifices religieux parisiens, confrontés à l'explosion démographique. Dans les années 1230, les abbés de SaintGermain procèdent à une réfection générale des bâtiments conventuels. Contemporaine de la Sainte-Chapelle, la chapelle de la Vierge, dont il ne reste que quelques vestiges épars, témoignera elle aussi longtemps des sommets de raffinement atteints par l'art parisien. La carte des paroisses se fixe (douze pour la seule île de la Cité), et pendant deux siècles, l'architecture religieuse à Paris ne connaîtra plus de modifications d'ampleur. Les églises ad modum franciae, cette «combinaison quasi miraculeuse entre la force et la légèreté», la monumentalité et la grâce, s'élèvent sur tout le continent, de la Castille à la Suède, d'Angleterre en Sicile. A l'instar de ses ancêtres, Saint Louis tresse autour de sa capitale une « couronne sacrée» d'abbayes. Depuis les vénérables fondations mérovingiennes, Sainte-Geneviève, SaintGermain-des-Prés et Saint-Denis, jusqu'à Saint-Martindes-Champs, fille de Cluny, elles racontant le lien privilégié entre le pouvoir royal et le monachisme. L'ordre de Cîteaux, issu de la dernière grande réforme monastique, jouit de la faveur marquée du roi et de sa mère, et multiplie au début du Mlle siècle les fondations autour de Paris. Très partiellement r)

COURONNE SACRÉE Ci-contre: le roi Saint Louis obtient la couronne d'épines du Christ et, pour la conserver, fait construire dans son palais la SainteChapelle, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, BnF). A droite: l'abbaye de Royaumont dans le Val-d'Oise.

conservées de nos jours, Royaumont, l'abbaye de prédilection de Saint Louis, qui «l'emporte en beauté et grandeur», aux dires de Joinville, et Maubuisson, où meurt Blanche de Castille en 1252, sont toutes proches de la résidence royale de Pontoise. Saint-Antoine-des-Champs (aujourd'hui disparue), aux portes de la capitale, a l'insigne honneur d'accueillir un temps, en 1239, les reliques de la Passion, et en 1248 le roi pèlerin à son départ pour la Terre sainte. 86

Une nouvelle Athènes «Paris, mère des sciences, (...) cité des lettres, brille d'un éclat précieux», dira le pape Grégoire IX. L'intelligence: bien plus que les victoires militaires, tel est le principal fondement de son prestige de Paris et de celui de son roi. Athènes renaît sur les rives de la Seine et prend sa revanche sur la Rome impériale, dont Frédéric Il de Hohenstaufen (1220-1250) est l'héritier. Au mythe de la translatio imperu (le prétendu transfert de la dignité impériale du Tibre au Rhin) répond celui de la translatio studii (d'Athènes à Paris), à la suprématie politique, la puissance de la raison. Capitale de la philosophie et de la théologie, Paris assoit sa suprématie dans la chrétienté médiévale. Avec son école cathédrale, la ville était devenue dès le XII' siècle une place incontournable pour l'enseignement des arts libéraux, de la philosophie et de la théologie. Des foules d'étudiants venues de tout l'Occident gagnent les rives de la Seine. Paris rayonne de l'intelligence diffusée depuis Notre-Dame. «Dans l'île, à côté du palais des rois, qui domine toute la ville, on voit le palais de la philosophie où l'étude règne seule en

CHEVALIÈRE Anneau sigillaire dit «de Saint Louis», Trésor de Saint-Denis, XIV' siècle (Paris, musée du Louvre).

souveraine, citadelle de lumière et d'immortalité', s'exclame

Guy de Bazoches vers 1180 (Eloge de Paris). Les tensions s'accroissent cependant entre l'évêque initialement seul dispensateur de la licentia docendi (le droit d'enseigner) et les maîtres. L'intervention conjointe des pouvoirs royaux et pontificaux a conduit au début du XIII' siècle à la naissance de l'université de Paris: les «écoliers» (maîtres et étudiants) se sont émancipés de la tutelle épiscopale pour se structurer en corporation autonome, ont reçu des privilèges de Philippe Auguste, et leurs statuts, du légat pontifical Robert de Courson en 1215. Une nouvelle crise éclate en 1229, qui dure deux longues années. Des étudiants turbulents déclenchent une bagarre dans un cabaret; l'affaire dégénère, il y a des morts. Blanche de Castille sévit, au nom du maintien de l'ordre public; les bourgeois, excédés des chahuts et des délits, l'appuient. Or, les étudiants sont des clercs, échappant de ce fait à la justice royale. L'université défend jalousement ses statuts nouvellement acquis (autonomie judiciaire, exemptions fiscales...). L'enjeu est de taille, chacun campe sur ses positions, l'affaire s'envenime, les cours cessent - première grève générale de l'enseignement; maîtres et étudiants font sécession. Paris connaît une véritable fuite des cerveaux, dont cherchent à tirer parti Angers, Orléans, Oxford ou Toulouse. Le pape pousse à la négociation et, malgré l'intransigeance de sa mère, Saint Louis répond favorablement aux sollicitations pontificales. Tous deux ont intérêt à composer. Le pape est soucieux de maintenir un foyer intellectuel majeur, capitale de la théologie qui échappe en outre à l'influence du Saint Empire germanique; le roi est conscient que le prestige l'université rejaillit sur sa couronne. Louis tranche donc en faveur de l'université «car est un très précieux joyau », dit-il. Il renouvelle ----

ses privilèges, oblige les bourgeois à réparer les torts commis aux étudiants (notamment pour les loyers excessifs). En avril 1231, la bulle Parens scientiarum du pape Grégoire IX consacre définitivement l'indépendance intellectuelle et juridictionnelle de l'université qui dispose désormais de sa Grande Charte. La montagne Sainte-Geneviève et son Quartier latin ont désormais pris le pas sur l'île de la Cité. La colline sacrée est devenue cette nouvelle forteresse de l'intelligence, colline du verbe, en ce siècle de la prédication et de l'art de la dispute, où l'on goûte tant l'art du sermon, où l'on se presse pour écouter les maîtres, dans les églises, à l'archevêché, en pleine rue, place Maubert ou rue du Fouarre, allusion aux bottes de foin sur lesquelles s'assoient les étudiants. Tous types de foyers, dotés par de hauts personnages, prélats, nobles ou bourgeois, accueillent les étudiants boursiers, leur fournissant hébergement, cours et bibliothèques. Ces collèges, séculiers ou réguliers, souvent modestes, parfois imposants (collèges des ordres mendiants, ou plus tard, les Bernardins ou le collège de Navarre, lointain ancêtre de Polytechnique), commencent à couvrir la rive gauche. Le roi, qui fait oeuvre de charité, accompagne son conseiller Robert de Sorbon dans la fondation d'un établissement en 1257, modeste naissance de la Sorbonne.

Les ordres mendiants L'effervescence intellectuelle est inséparable du bouillonnement religieux du XIII» siècle. C'est l'apparition des Frères mineurs et des Frères prêcheurs, fondés par François d'Assise et Dominique de Guzmân, canonisés en 1228 et 1234. Renouant avec l'idéal de pauvreté, ces religieux d'un genre nouveau s'installent au coeur des villes, tissent des liens étroits avec le monde intellectuel, ouvrent une nouvelle page de l'histoire de l'Eglise et de Paris. Le roi leur

manifeste sa prédilection, s'entoure de leurs conseils, les soutient indéfectiblement lors des querelles successives qui les opposent aux maîtres séculiers au sein de l'université. Les Dominicains s'installent dès 1218 sur la montagne SainteGeneviève, rue Saint-Jacques. Ce couvent leur laissera leur surnom de Jacobins. Les Franciscains, ou Cordeliers, en raison de la corde nouée à leur taille, s'établissent sur un terrain que leur offre Saint Louis en 1230. 5e joignent à eux les Carmes et les Augustins, en 1259. Les nouveaux bâtiments conventuels, d'une ampleur exceptionnelle, marquent pour longtemps le paysage parisien. De vastes églises sont édifiées pour accueillir les foules venues écouter les sermons des frères Sainte-Madeleinedes-Cordeliers, long vaisseau de 105 mètres de long, est la deuxième église de Paris après Notre-Darne. La Révolution française aura raison de ces bâtiments. Seuls quelques rues (quai des Grands-Augustins, place des Carmes...) et de rares vestiges, comme le réfectoire des Cordeliers rue de l'Écolede-Médecine, témoignent aujourd'hui de la splendeur oubliée. Ces couvents acquièrent aussitôt une renommée internationale. L'enseignement dispensé par les maîtres mendiants donne le ton, foisonnement de l'intelligence accourue de toute l'Europe à Paris, qui voit enseigner en ses murs les dominicains Albert le Grand (» le docteur universel ») et Thomas d'Aquin (de docteur angélique»), les franciscains Bonaventure (de docteur séraphique») et Roger Bacon (de docteur admirable.). Saint Louis invite Bonaventure à prêcher à la Cour et, dit-on, Thomas d'Aquin à sa table. t Les

trésors de l'intelligence et de la sagesse valent plus

que tous les autres trésors», écrit Guillaume de Nangis. Paris,

en ce siècle de Saint Louis, est un hymne vibrant au génie d'un peuple et d'un temps, à l'éclat d'une culture et d'une civilisation. La cité capétienne écrit l'une des pages les plus magnifiques de sa légende. '

PORTRAIT

Par Alexandre Grandazzi

Saint Thomas d'Aquin

D omînicain à Paris C'est dans le Paris de Saint Louis que le plus grand intellectuel du Moyen Age a écrit la majeure partie de son oeuvre théologique et philosophique. rand et massif, Thomas a été surnommé «le boeuf muet de Sicile» par ses condisciples. Fils du comte d'Aquino, bourg situé près de Naples, il appartient en effet à la noblesse du royaume dont l'île est le centre. Alors que sa famille voulait en faire le titulaire de la riche abbaye du Mont-Cassin, le jeune homme, à la grande fureur de ses parents, a décidé d'entrer dans l'ordre des Prêcheurs, fondé, dix ans avant sa naissance, par saint Dominique, à peu près au même moment où le futur saint François sillonnait les routes d'Ombrie avec quelques compagnons. Les uns comme les autres ont fait le choix d'une totale pauvreté, recourant à la mendicité pour leur subsistance, ce pourquoi on les appellera les ordres mendiants. Face à l'Eglise établie, riche, à l'écoute des puissants, c'est l'émergence d'une Eglise proche des pauvres, refusant la tentation des honneurs et des privilèges, soucieuse de revenir à la pureté du message évangélique. Dans cette Europe du Xlll siècle, à la démographie et au commerce en plein essor, mais découvrant, sous la pression mongole et musulmane, l'immensité du monde non chrétien, l'urbanisation s'accélère, tandis que s'affaiblissent les anciennes solidarités et contraintes féodales, et que se développent de nouvelles couches sociales: il s'agit donc, pour institution religieuse, d'aller à la rencontre des masses, et pour cela de s'établir dans les villes et non plus dans des monastères

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DOCTEUR ANGÉLIQUE isolés, afin de répondre aux exigences de ces temps nouveaux. Or, l'un des plus grands défis est celui que pose au christianisme, depuis le début du siècle, la redécouverte de la pensée d'Aristote: venus du monde arabomusulman, mais aussi de l'Empire byzantin et de plusieurs pays d'Europe, les traductions et commentaires des oeuvres du philosophe grec donnent à tous ceux qui les découvrent le sentiment paniquant d'une contradiction irrémédiable entre la foi traditionnelle et une dialectique d'une subtilité dont ils n'avaient encore jamais vu l'équivalent. Pour les élites de toute l'Europe chrétienne, le

Ci-dessus: Saint Thomas d'Aquin à la table de Saint Louis, par Niklaus Manuel Deutsch (14841530) (Bâle, Kunstmuseum). Selon la légende, saint Thomas, trop absorbé par ses pensées, aurait ignoré tous les plats de la table du roi. A droite: Le Triomphe de saint Thomas d'Aquin, par Benozzo di Lese di Sandro (dit Gozzoli), vers 14701475 (Paris, musée du Louvre).

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FRÈRES PRÊCHEURS Arbre de jessé et arbre de l'ordre des Dominicains, retable du maître-autel du couvent dominicain de Francfort-sur-le-Main (Allemagne), par Hans Holbein l'Ancien, 1501. En bas, à droite, au-dessus de saint Dominique assis, on reconnaît les saints Vincent Ferrier, Thomas d'Aquin et Pierre Martyr.

choc est frontal et traumatisant. La réconciliation entre ces pôles opposés de la foi et de la raison, déjà commencée par son maître Albert le Grand, sera ainsi la mission qui s'impose à Thomas : il la mènera avec une énergie et une virtuosité sans égales, recourant aux traductions les plus récentes, celles du Flamand Guillaume de Moerbeke, et tirant le meilleur parti des ressources intellectuelles qu'offrent les grandes cités où il travaille.

L'université de Paris Le Paris de Saint Louis, où Thomas va passer plus du tiers de son existence et écrire la majeure partie de son oeuvre, est désormais l'un des hauts lieux de la chrétienté: profondément transformée par Philippe Auguste (1180-1223), la capitale du royaume de France est maintenant, bien à l'abri de ses remparts, une ville de près de 120000 habitants. Au milieu du fleuve, sans cesse parcouru en tous sens par une multitude

d'embarcations, le pelais du roi voisine, sur l'île centrale, avec la cathédrale Notre-Dame qu'entoure la cité épiscopale; le coeur marchand de l'agglomération se situe au port de Grève, à l'ombre de la forteresse du Châtelet; plus loin, la puissante tour du Louvre protège, en avant-poste, le côté occidental du site urbain. Encore peu construit et parsemé de granges et de masures, tout l'espace entre le Petit Pont, la montagne Sainte-Geneviève et le bourg Saint-Germain accueille une multitude d'écoles», dont l'ensemble forme «l'université», ainsi appelée parce qu'elle réunit la totalité des savoirs du temps en s'adressant à des étudiants de toutes provenances. A cette université, le pape et le roi ont reconnu, en 1231, l'autonomie juridique et morale: c'est que, pour les deux pouvoirs, il importe de disposer d'élites bien formées et aptes à gérer au mieux les affaires, qu'elles soient spirituelles ou temporelles. Aussi vient-on de toute l'Europe pour écouter la

parole de maîtres réputés: arrivés d'Italie, d'Espagne, de Grande-Bretagne, d'Allemagne et, bien sûr, de tous les recoins de France, des jeunes gens, studieux mais turbulents, se retrouvent de plus en plus nombreux dans ce qui est en train de devenir le «quartier latin», tant la langue de saint Augustin, qui est aussi celle de Thomas, de ses confrères et de ses étudiants, y est parlée et étudiée. En décidant de développer leur propre enseignement au sein de ce dispositif parisien, les Frères prêcheurs ont suscité une très forte résistance de la part des clercs qui, jusque-là, avaient été les seuls habilités à professer. La rivalité avait abouti, déjà en 1229, à une grande grève de la part de ces derniers et elle reprendra en 1253: pour y mettre fin, il faudra qu'en 1255 le pape Alexandre IV et Saint Louis cosignent un texte reconnaissant définitivement aux Frères mendiants le droit d'enseigner. Cependant, le collège pour étudiants avancés, fondé en 1257 par Robert de Sorbon, avec l'aide du roi, et qui deviendra plus tard la Sorbonne, restera fermé aux frères, professeurs comme auditeurs. Thomas est arrivé comme étudiant à Paris en 1245 alors que Saint Louis avait 31 ans: il y restera trois années, en repartant alors que s'achève la construction de la Sainte-Chapelle. Les Dominicains ont alors leur principal centre au couvent de la rue Saint-Jacques, entre les actuelles rues Cujas et Soufflot : parce quils sont sur la route menant à Compostelle, on leur donne également le nom deiacobins. C'est là que Thomas achève sa kwmation en philosophie, commencée à Naples, tout en s'engageant dans le long parcours des études de théologie. Puis, après quelques années passées à Cologne, où il assiste au début de l'élévation de la cathédrale, le voici, en 1252, de nouveau à Paris, pour un séjour qui durera jusqu'en 1259: période décisive, où, de 27 à 34 ans, dans la plénitude de ses forces, il jette les bases d'une oeuvre gigantesque. Levé avant l'aube, il célèbre d'abord la messe puis assiste, aussitôt après, à un autre service religieux; ensuite, il donne son cours, avant de se consacrer à la réflexion et à l'écriture qui, chez lui, ne font qu'un. Dans les premières années, il remplit lui-même, d'une écriture illisible, des pages et des pages. Mais

après le succès de ses premières publications, il pourra disposer de trois, voire quatre secrétaires pour l'assister dans ses tâches d'enseignement, de pastorale et d'exégèse. li faut ainsi imaginer un véritable atelier de production théologique, où on lui prépare les recueils de citations qu'il commentera, et où le texte définitif de ses oeuvres est relu et mis au net. Doté d'une capacité de concentration hors norme, Thomas est capable de dicter, en même temps, plusieurs textes différents... Il ne prend qu'un repas par jour et réduit son sommeil à quelques heures. A un tel rythme de travail, les oeuvres se succèdent rapidement. Leur diffusion est favorisée par une technique récemment mise au point: les manuscrits sont divisés en cahiers indépendants, qui peuvent être copiés séparément et simultanément, de sorte que la confection d'un nouvel exemplaire ne demande qu'un minimum de temps.

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-LE BOEUF

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Saint Thomas d'Aquin, détail de Crucifixion

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et saints,

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fresque de Fra Angelico. 1441-

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1442 (Florence,

Une oeuvre immense Thomas commence par commenter en continu un manuel alors classique: en deux ans, il publie pis de 5000 de nos pages Reçu maître en théologie dès 1256, après une leçon inaugurale protégée par les archers du roi, il multiplie les traités discutant chacun une question religieuse, théorique ou pratique, sur le modèle des débats publics alors en usage dans la krmation des clercs. A partir de 1259, Thomas sera en Italie pour une dizaine d'années: le temps de rédiger sa Somme contre les gentils, c'est-à-dire les païens, et de commencer celle de théologie, son chef-d'oeuvre. En 1268 le voici de nouveau à Paris, pour un ultime séjour qui dureraquatreans, avec la mission de défendre les ordres mendiants contre leurs adversaires: entre de multiples tâches, il trouvera le temps d'écrire l'énorme deuxième partie de sa Somme théologique, plusieurs traités d'exégèse biblique, sans compter de nouveaux commentaires sur Aristote, qu'il appelle simplement «le Philosophe». C'est à ce moment-là qu'invité à la table du roi, il aurait, par distraction, laissé passer devant lui, sans y toucher, tous les plats: en réalité, l'anecdote relève de la légende, car celui qui a été en relation avec Saint Louis, ce n'est pas

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'i' ' ________ San Marco, salle capitulaire).

Thomas mais son collègue, Bonaventure. S'il n'a pas rencontré le roi, Thomas a été en revanche sensible à son rayonnement, ainsi qu'à l'oeuvre de renforcement et de centralisation du pouvoir alors entreprise par la monarchie française. Dans son traité Du gouvernement des princes, qu'il adresse à un roi de Chypre qui pourrait être Hugues Il de Lusignan (mais qu'il laissera inachevé en raison de la mort prématurée du destinataire en 1267), il écrit ainsi ces mots, qui semblent résumer le programme de Saint Louis:

« Un roi doit comprendre qui! a accepté laresponsabilité d'être dans son royaume comme l'âme dans le corps et comme Dieu dans ltmivers.» Et l'auteur de la Somme sera l'un des premiers penseurs de son temps à parler de l'Etat comme garant du bien commun : nul doute que sa réflexion pionnière ait reflété les évolutions qu'il avait pu observer, à Paris, sous le règne de Saint Louis. Lorsqu'il quitte Paris, en 1272, Thomas n'a pas deux ans à vivre: envoyé à Naples pour y fonder un centre d'études, il commence la

troisième partie de la Somme, tout en rédigeant des commentaires aux Psaumes ouvrages qu'il n'achèvera pas, étant pris, fin 1273, par un grand épuisement physique et nerveux; après une vision béatifique, il cesse définitivement d'écrire et meurt, le 7 mars 1274, à l'abbaye de Fossanwa. Un siècle plus tard, sa dépouille sera transférée à Toulouse, au couvent desJacobins. Canonisé en 1323, après une période de polémiques, Thomas sera, en 1567, proclamé docteur de l'Eglise et, à la fin du XlX siècle, patron de l'enseignement catholique. En un temps où l'Europe se couvrait de cathédrales, il aura édifié une oeuvre immense, où la philosophie est «servante de la théologie», et où, dans un latin d'une rare densité Aristote est, pour ainsi dire, baptisé par saint Paul: une véritable cathédrale théorique, traversée par les rayons émis par la raison grecque qui viennent illuminer les dogmes de la kiJ Alexandre Grandazzi est professeur de littérature latine à l'université de Paris-IV-Sorbonne,

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Emtre

ciel, terre

L'exposition de la Conciergerie révèle les beautés d'un règne hors du commun, celui d'un roi saint.

SION Descente de Croix, 1260-1280 (Paris, musée

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Duvre). joseph d'Arimathie e le Christ mort tout détaché de la Croix, Marie rasse la main de son fils, Jean essuie ses larmes dans an de son manteau à côté de dôme à genoux. La Synagogue, une reine déchue, a les bandés, symbole de son glement puisqu'elle na pas nu le Messie. A gauche: set

4EMORIAM Saint Louis, pierre, vers 1 305(Mainneville, église Saint-Pierre-Saint-Paul). vêtu des habits royaux, devait tenir dans nains soit les reliques de la Passion, soit mblèmes du pouvoir royal. Effigie d'un roi misé en 1297, il s'agit également d'un rait, un art qui émerge alors, sous le règne etit-fils de Saint Louis, Philippe le Bel.

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ROYALE Psautier, vers 1260 (Padoue, bibliothèque du Séminaire épiscopal). Ce psautier a été réalisé à Paris sous le règne de Saint Louis pour une femme de l'entourage royal, représentée en prière aux pieds de la Vierge. Il s'agit peutêtre d'isabelle, fille de Saint Louis et épouse du comte Thibaud de Champagne. Il semble que l'enlumineur se soit inspiré du vocabulaire architectural et ornemental de la Sainte-Chapelle pour réaliser ce manuscrit.

PLEINE DE GRÂCE La Vierge et l'Enfant, bois de chêne, vers 1270 (Paris, musée du Louvre). Drapée dans son manteau dont les plis forment des creux profonds, le visage triangulaire aux yeux en amande illuminé d'un léger sourire, la Vierge semble danser.

GOTHIQUE La Nativité, ivoire, vers 1250-1260 (Paris, musée du Louvre). Au pied du lit où est étendue la Vierge, est assis saint Joseph coiffé d'un bonnet pointu. A l'arrière-plan, évocation de l'architecture gothique, une niche supportée par deux piliers forme une arcature trilobée. De part et d'autre, les têtes de l'âne et du boeuf.

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ILLUMINE Psautier dit de Saint Louis et de Blanche de Castille, vers 1230 (Paris, bibliothèque de l'Arsenal). Ce psautier a probablement appartenu à la reine Blanche de Castille. A Paris, les ateliers d'enluminures se trouvent alors sur la rive gauche, entre le Palais et l'université, autour de l'église Saint-Séverin et de la rue Saint-Jacques. Cette enluminure, placée en tête du calendrier à l'usage de Paris qui précède les psaumes, représente un astronome brandissant l'astrolabe, un copiste et un coniputiste, travaillant de concert à établir le calendrier liturgique.

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